Poèmes récents

 

Christophe FORGEOT

 

Nésabré*

 

Toi la berme noire qui désire nous assembler

Entre

 

Puisque les griffes que l'on met à ta ceinture

Ne se reflètent pas dans les verres de notre table

 

Puisque tu es là pour partager

La lumière

Ta lumière

 

Les mèches construisent le jour

Si on les fait s'éclairer loin des portes

 

Et tu es venu avec ta lanterne

Et tu es venu avec ton ventre

Tu es de ceux dont ils font avec les boyaux

Des banderoles d'ignorance

 

Les sourires sont les fusées éclairantes de l'amitié

 

Sans désarbrer

Sans rougir de ton enfance

Nésabré

 

Nous ne tuerons pas l'éléphant

Pour lui voler ses défenses

 

 

* Nésabré: "Bonsoir" en Moré, langue du peuple Mossi, Burkina-Faso

 

Christophe Forgeot

(paru dans le n°1 du Matin déboutonné, janvier 1993)

 

 

Lumière

 

 

Quand les vieillards dépeignent leurs mains

Au bout des leurres l'incertitude

Des doutes qui finissent par piller

Les gonds des mots forgés

 

Pas impossible qu'ils aient besoin

De plusieurs voyages à mort

de fleurs blanches

De clouer les fausses étoiles

Sur les toiles passées

 

La lumière est sûre d'une chose

Aux ragots des réponses

L'assassin vient d'une fronde enfantine

 

 

Christophe Forgeot

(paru dans le Matin déboutonné n°3, octobre 1993,

accompagné d'un dessin au feutre, en noir et blanc, de l'auteur )

 

 

Coin de campagne

 

 

Une crémone

Etendue attend

Sa pose

Pour ouvrir

Le crissement des battants

 

Une charrette supporte

La souche des années

Au fond de la grange

Des souvenirs

 

Des outils patientent

Et des manches parlent entre eux

Des mains rugueuses

D'avant les semences

 

Tout est figé

A la brisure d'un essieu

 

Christophe Forgeot

(paru dans Le Journal des poètes n°2 - 63e année - mars 1993)

 

 

Patience

 

 

Si long fut le pas d'un cheval

L'écuelle sale engloba le reste de la soupe

 

Une couleuvre en spirale à la chaudière d'un mur

Reluque le chant d'un grillon

 

Ricanera le fermier voisin

Quand m'aura vue seule

Trépignant du cerveau

Torturant mes doigts comme de mauvais sorts

Réduisant les horaires du chemin de fer

A ceux du sable

 

Maudit soit ce rossignol qui piaille

Proscrit soit ce lent peuplier

Ce soleil qui n'en finit pas

 

J'en souhaite la mort s'il n'en revient pas

 

Naufragée au recueil des branches

Une amante attend son homme

 

Christophe Forgeot

(paru dans Le Journal des poètes n°2 - 63e année - mars 1993 )

 

C'est le feu follet de tes sourires

 

Les formes tintent

Sur un beige reflet maternel

La lumière joue avec les vides et les bosses

Nos amours

 

Je passe le doigt à travers l'image

Et la perspective nerveuse des soirées sans toi

 

Cette terre a été massée pour la petite reine

Moulée pour le petit roi

Que nous enfanterons demain

 

 

 

Christophe Forgeot

(paru dans le Matin déboutonné n°8, décembre 1995,

accompagné d'une photographie de la sculpture de Béatrice Bélard)

 

à Bruno Lecourt I.M.

 

 

 

 

Une maison se construit avec des sourires

Avec des carreaux d'intimité

Une porte mystérieuse comme un lever de rideau

Et un toit d'alliance

 

La cheminée est le lieu où les amis s'endorment

La confiance blottie sous des ailes chaudes

Les hôtes

A la merci d'un sentiment à charnières

 

Sourire après sourire

En bon artisan

Tailler l'apparence et soigner le seuil

Décorer à l'ancienne les émotions intérieures

Et protéger leur bois d'un amour moderne

 

En ouvrier consciencieux

Déblayer le grenier des poussières sinistres

Sonder l'étang de notre avenir

Prévoir des jours de fête

Et les vivre à tout instant

 

Mais il faut bien des années

Pour que les marteaux et les clous

Comprennent l'innocence des planches

 

Qu'importe

 

L'architecte est là devant derrière

Un plan de la maison dans chaque sourire

 

 

 

Christophe Forgeot

 

(paru dans Encres vagabondes n°9 - novembre, décembre 1996)

 

 

Le vin coule dans les gorges

Comme coule une poignée de main

 

Il allume lentement les coeurs

L'âge et la force de leurs voeux

Aussi la passion de leurs mots d'avenir

 

Le vin fait boire à ses lèvres

Ce qu'on veut entre amis

S'entendre dire tout bas

 

 

Christophe Forgeot

 

(paru dans Lieux d'être n°25 - 1997, pour le thème Tables d'hôte(s) )

 

 

Ou bien silence

 

 

 

Ou bien silence

Celui que l'Indien au Nebraska respire

Celui que l'effraie rompt en filant la lune

 

Nourris-toi des statues et des rêves d'arbres

Dors en de riches bourgeons

En de chaudes farandoles

En de franches éclaircies

Ecris sur les idées reçues des lettres jeunes et simples

Forge des mots pleins

Profonds jusqu'à la connaissance

Suscite l'éveil des poches d'eau

Habite en sauveur ou par effraction les coeurs

Favorise le repos du temps

 

Ou bien silence

Celui qui suit le souffle des contes

Celui du poème et de sa morsure

Pour ne pas oublier de risquer sa parole

 

Ou bien silence

Celui de nos cellules citoyennes du monde

Attentives aux soubresauts des branches

 

 

 

Christophe Forgeot

(Paru dans L'Arme de l'écriture n°15 - 4ème trimestre 1997)