Bulletin de CRISE n°2
 
 
 

La mort de Cornelius Castoriadis

par René Barbier
 
 
 
 

Castoriadis est mort à soixante-quinze ans, en décembre1997. Je le savais malade et relativement âgé mais son décèsm'a touché parce qu'il fut, pour moi, sans être véritablementun intime, un maître à penser. J'ai consacré un chapitrecomplet à sa théorie de l'imaginaire dans un livre récent(L'Approche Transversale, l'écoute sensible en sciences humaines,Anthropos, 1997).

J'ai eu plusieurs fois l'occasion d'exposer sa vision du monde, notammentdans sa partie la plus ontologique. J'avais beaucoup de questions àcet égard. Sans doute suis-je trop proche d'une conception philosophiqueorientale pour laquelle, justement, le concept semble "l'artisan d'unefuite" comme dit Yves Bonnefoy.

J'ai aimé chez Castoriadis le sens de la lutte pour l'autonomiequi conduit au sens de la responsabilité et de l'engagement. Aufil du temps, il a su cerner l'importance d'une écologie politique.Sur le plan éducatif il a bien vu le caractère essentielde l'amour dans la relation pédagogique et la nécessitéde passer par une approche multiréférentielle pour en comprendrela nature profonde.

Quels sont les points que je retiens de sa philosophie de la vie etdont je me suis imprégné dans ma théorie de l'ApprocheTransversale?

Pour Castoriadis, "l'humanité émerge du Chaos, de l'Abîme,du Sans-Fond. Elle en émerge comme psyché : rupture de l'organisationrégulée du vivant, flux représentatif/affectif/intentionnel,qui tend à tout rapporter à soi et vit tout comme sens constammentrecherché" (Domaines de l'homme. Carrefours du labyrinthe II" Seuil,1986, p.364). Mais ce Chaos/Abîme/Sans-Fond reste toujours présentquoique dissimulé au sein de l'être humain, tant sur le plande la psyché-soma que sur celui du social-historique. Il demeureson homo demens comme dirait Edgar Morin. Il manifeste sa capacitéà s'ouvrir à l'hubris, à la démesure. Il estla mort même, toujours présente, toujours recommencée.Cette mort, cette finitude, que l'homme ne peut pas, ne veut pas, voiren face et qu'il va "recouvrir" par les significations imaginaires socialeset les institutions s'y rapportant. Impossible pour l'homme de regarderlucidement la fin de toute chose, non seulement dans ses formes changeantes,mais dans son essence. "La mort est mort des formes, des figures, des essences- non pas seulement de leurs exemplaires concrets, sans quoi encore cequi est ne serait que répétition dans leur prolongement indéfiniou dans la simple cyclicité, éternel retour " (1986, p.373).

La religion va alors apparaître, non comme une idéologie,réflexion appauvrie d'une complexité bien supérieure,mais comme une instance de présentation/occultation de l'Abîme/duChaos/De Sans-Fond. "Ainsi, par exemple, de la Mort dans le christianisme: présence obsédante, lamentation interminable - et, en mêmetemps, dénégation absolue, puisque cette Mort n'en est pasune en vérité, elle est accès à une autre vie.Le sacré est le simulacre institué de l'Abîme : lareligion confère une figure ou figuration à l'Abîme- et cette figure est présentée à la fois comme Sensultime et comme source de tout sens." (1986, p.417).

La religion, le sacré institué, n'est qu'une "formationde compromis" qui réalise et satisfait à la fois l'expériencede l'Abîme et le refus de l'accepter: "Le compromis religieux consisteen une fausse reconnaissance de l'Abîme moyennant sa re-présentation(Vertretung) circonscrite et, tant bien que mal, "immanentisée"" (1986, p.378). Or l'Abîme demeure "à la fois énigme,limite, envers, origine, mort, source, excès de ce qui est sur cequ'il est...toujours là et toujours ailleurs, partout et nulle part,le non-lieu dans quoi tout lieu se découpe." (1986, p.378). C'estpourquoi il ne saurait y avoir de religion des mystiques comme le soutientjustement Castoriadis. "Le mystique vrai ne peut être que séparéde la société." (1986, p.379)

Castoriadis s'accorde pleinement sur cette source sempiternelle de créationset de destructions à partir du Sans-Fond, au delà de touteconsidération sur le Bien ou le Mal, valeurs nécessairementinstituées par la société. Pour Castoriadis, commeil nous le rappelait à la Décade de Cerisy, en juillet 1990,"le Chaos/ Abîme/Sans-Fond est source de création et de destruction",fondamentalement indéterminé et incompréhensible touten posant sans cesse de nouvelles déterminations en terme de représentationssomato-psychiques et de significations imaginaires sociales dans un fairesocial-historique (cf. aussi Les carrefours du labyrinthe, II, 1986, sesthèses ontologiques, p.407). Le Sans-Fond est l'espace-temps dumagma - dont Castoriadis dégage une logique possible - (1986, pp.385-418) et l'imagination radicale comme l'imaginaire social, constituantainsi l'imaginaire radical, en sont des manifestations animées parla même logique. Aristote, qui avait très bien compris laliaison intrinsèque entre la pensée et le phantasme (au sensd'imagination première), n'avait pas pu aller jusqu'au bout de salogique: reconnaître un Chaos/ Abîme/Sans-Fond comme étrangecapacité de "création de non-être" par l'imaginaireradical (1986, p.361) et du même coup comme source permanente d'altérationet l'auto-altération au sein d'une temporalité fondatricepour l'homme et pour la société.

Le Chaos/Abîme/Sans-Fond "n'est que pour autant qu'il est toujoursà-être, il est temporalité créatrice-destructrice"(1986, p.367). Castoriadis s'exprime parfois dans un langage que n'auraitpas démenti un sage oriental non-dualiste, par exemple lorsqu'ilécrit "Le Chaos: Le Sans-Fond, l'Abîme générateur-destructeur,la Gangue matricielle et mortifère, l'Envers de tout Endroit etde tout Envers. Je ne vise pas, par ces expressions, un résidu d'inconnuou d'inconnaissable; et pas davantage ce que l'on a appelé transcendance.La séparation de la transcendance et de l'immanence est une constructionartificielle, dont la raison d'être est de permettre le recouvrementmême dont je discute ici. La prétendue transcendance - leChaos, l'Abîme, le Sans-Fond - envahit constamment la prétendueimmanence - le donné, le familier, l'apparemment domestiqué.Sans cette invasion perpétuelle, il n'y aurait tout simplement pasd'"immanence". Invasion qui se manifeste aussi bien par l'émergencedu nouveau irréductible, de l'altérité radicale, sansquoi ce qui est ne serait que de l'Identique absolument indifférencié,c'est-à-dire Rien; que par la destruction, la nihilation, la mort."(1986, p.373).

Si le Chaos est ce que pense Castoriadis , il débouche sur l'imprévu,le toujours "neuf" et l'étonnement permanent d'être en vie.Le Chaos suscite sans cesse des formes/figures/ images positionnéescomme radicalement neuves par l'activité de l'imaginaire radicalqui échappe à toute causalité. Le non causal (du Chaos)apparaît comme activité créatrice des individus, desgroupes et des sociétés entières, non seulement commeécart relativement à un type existant, "mais comme positiond'un nouveau type de comportement, comme institution d'une nouvelle règlesociale, comme invention d'un nouvel objet ou d'une nouvelle forme - bref,comme surgissement ou production qui ne se laisse pas déduire àpartir de la situation précédente, conclusion qui dépasseles prémisses ou position de nouvelles prémisses...L'histoirene peut pas être pensée selon le schéma déterministe(ni d'ailleurs selon un schéma "dialectique" simple), parce qu'elleest le domaine de la création." (L'institution imaginaire de lasociété, Seuil, 1975, p.61).

Castoriadis soutient que la praxis est "ce faire dans lequel l'autreou les autres sont visés comme êtres autonomes et considéréscomme l'agent essentiel du développement de leur propre autonomie"(1975, p.103). Dès lors le projet est l'élément dela praxis qui intervient comme une intention de transformer le réel"guidée par une représentation du sens de cette transformation,prenant en considération les conditions réelles et animantune activité" (1975, p.106). Ce qui ne se confond pas avec le plan,ou comme dit Jacques Ardoino le "projet-programmatique". Toute nouvelle"position" de formes, figures, modes d'être, comme expression dela manifestation du Chaos/Abîme/ Sans-Fond, toute nouvelle positiond'un eidos dans le devenir historique d'une société ou dudevenir existentiel d'une personne constitue un véritable défipour ce qui l'a fondé jusqu'à présent. Car ce quiadvient ne peut jamais être reconnu légitimement par les pouvoirsétablis de la société ou par ce qui fonde habituellementla sécurité de la vie psychique. J'ai tenté dans uneétude antérieure, de montrer l'importance du concept de défi(lié nécessairement à celui de médiation) dansla formation interculturelle. Paradoxalement dans la pensée de Castoriadis,l'institution imaginaire de la société, source de tout recouvrementde la dimension éruptive et "folle" de la psyché, est cequi permet à celle-ci, en opérant un véritable défiontologique, de la décloisonner, de la faire sortir de sa foliemonadique étoilée, en la socialisant et en la constituantipso facto en "objet perdu".

La question de la "conscience" est au coeur de la pensée de Castoriadis,qui est psychanalyste. Il développe la thèse de la monadepsychique originaire close sur elle-même : celle-ci est au départune "entité totalement asociale...ce centre absolument égocentrique,aréel ou antiréel" (1986, p.35). Le terme de "clôture"est utilisé par l'école argentine de biologie (U.Mataruna,F.Varela) pour laquelle un organisme vivant n'a pratiquement pas de rapportavec son environnement extérieur (autres que de simples inputs physico-chimiques)et demeure animé d'un processus d' "auto-poeisis". Castoriadis retraduitle concept pour comprendre le psychique et le social. Au Colloque de Cerisy,il précisait en réponse à la conférence d'EugèneEnriquez que la "clôture" avait plus à voir à son avisavec la logique algébrique : un corps est algébriquementclos quand toute équation qu'on peut écrire dans ce corpsa ses racines dans ce corps. Une société est close si toutequestion formulable dans le langage de cette société a uneréponse dans les institutions de cette société. Pourla psyché, il en va de même. Elle est close si toute questionposée, reformulée dans son langage, à une réponsedans son système personnel. Pour Castoriadis un paranoïaqueest le cas-type d'une psyché presque totalement close, tout en étantparfaitement "autonome" au sens de Franscisco Varela. Tel son patient quidurant six années réinterprétait systématiquementtoutes les données de sa vie et de son environnement en fonctiond'une obsession : tout était commandé par la Préfecturede Police pour le surveiller. "Presque totalement close" car, comme ill'observait en 1975, «une psychose absolue - c'est-à-direintégralement autistique - est pratiquement inobservable»(1975, p.412). Originairement, le règne du désir dans lamonade psychique est un monstre anti-social et a-social qui exprime "unpur plaisir de la représentation de soi par soi, complètementfermé sur lui-même. De cette monade dérivent les traitsdécisifs de l'inconscient : l'"autocentrisme" absolu, la toute-puissance(dite, à tort, "magique"- elle est réelle) de la pensée,la capacité de trouver le plaisir dans la représentation,la satisfaction immédiate du désir. Ces traits rendent évidemmentradicalement inapte à la vie l'être qui les porte." (1986,p.100).

Il s'agira donc pour la vie en acte de déclôturer la monadepsychique originaire, d'opérer une rupture nécessairementviolente que Castoriadis a longuement analysée dans l'institutionimaginaire de la société (1975, p.405-431). C'est par lasociété que l'individu "fou" devient un homme (mais la "folie"chaotique est toujours au seuil de la conscience, en veilleuse). Ainsi: «l'individu social ne pousse pas comme une plante, mais est créé- fabriqué par la société, et cela toujours moyennantune rupture violente de ce qu'est l'état premier de la psychéet de ses exigences» (1975, p.419).

Autonomie, liberté et reliance.

Castoriadis possède une conscience aiguë de ces trois notions.Le concept d' "autonomie" trouve chez Castoriadis son plus vif défenseur.L'auto-nomie du vivant, sous forme d'autopoièse, semble êtreconstitutive de sa nature. Il signifie loi propre et s'oppose chez Varelaà la notion de "commande" liée à l'allonomie ou loiexterne. Castoriadis, on l'a vu, ne pense pas qu'on puisse tirer complètementde l'étude de l'autonomie des systèmes vivants, des avantagesafin d'élaborer une caractérisation de l'autonomie en général.Il oppose l'autonomie à la notion d'hétéronomie quicaractérise les systèmes psycho-sociaux et culturels dominéspar une imposition de contraintes normatives extérieures àla volonté et à la décision individuelle négociées.Ce qui caractérise l'avènement de la démocratie athénienneou de la Cité marchande à la fin du Moyen Age, c'est unevéritable création social-historique inimaginable qui institueune autonomie non comme clôture (au sens de Varela) mais comme "ouverture": «Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité,de la vie et, pour autant que nous sachions, de l'Univers, on est en présenced'un être qui met ouvertement en question sa propre loi d'existence,son propre ordre donné» (Castoriadis, 1986, p.236). L'autonomieprend alors la forme d'une auto-institution de la sociétéqui devient plus ou moins explicite : «nous faisons les lois, nousle savons, nous sommes ainsi responsables de nos lois et donc nous avonsà nous demander chaque fois pourquoi cette loi plutôt qu'uneautre? Cela implique évidemment aussi l'apparition d'un nouveautype d'être historique au plan individuel, c'est-à-dire d'unindividu autonome, qui peut se demander - et aussi demander à voixhaute : "Est-ce que cette loi est juste?"» (p.237). Il y a corrélationentre la création social-historique de la démocratie et lafabrication sociale de l'individu comme être autonome. La libertéconstituera toujours à défendre le sens de cette ouverture,la croissance de l'homme socialisé vers une plus grande autonomieindividuelle et collective, en fixant des bornes à l'institution,en procédant à une auto-limitation démocratique. Carl'institution présente des éléments de fixation del'aléatoire et du facultatif en systématique et en obligation.Elle est outil de conservation et de transmission de ce qui a étéfixé, tout en demeurant inévitablement susceptible de variationet d'altération par le jeu du Chaos/Abîme/Sans-Fond dont elleest nécessairement porteuse et d'où jaillissent sans cessedes dynamiques instituantes. Vue sous cet angle la notion vécuede liberté prend véritablement naissance avec cette créationsociale-historique. C'est certainement ce qui fait dire à Castoriadisqu' "une authentique organisation révolutionnaire (ou organisationdes révolutionnaires) devrait aussi être une sorte d'écoleexemplaire d'autogouvernement collectif. Elle devrait apprendre aux gensà se passer de leaders, et à se passer de structures organisationnellesrigides, sans tomber dans l'anomie, ou la micro-anomie" (1986, p.40). Ilinsiste d'ailleurs en soutenant qu'il s'agit bien d'une auto-limitation,sans référence possible à un garant méta-social: Dieu, le Sens de l'Histoire, ou la Science. L'homme démocratiquedoit prendre appui sur lui-même dans sa complexité et seulementsur lui-même pour asseoir sa liberté sur un fondement sûr.Castoriadis affirme que la mère, n'est pas seulement la mèrebiologique, immédiate, proche de l'enfant. Elle est la mèreen tant qu'incarnation de l'institution imaginaire de la sociétédepuis l'origine de l'humanité (propos tenus au Colloque de Cerisy).L'enfant est ainsi ipso facto enveloppé et engendré par ledéjà-connu, l'institué, jusqu'aux formes les plussubtiles de son intimité. Devenir un citoyen consistera àtenter l'élucidation de toute la pesanteur instituée de sonêtre depuis son origine, sans nier l'influence de cette dernière.

Castoriadis, d'ailleurs, demeure sensible à la nature, et àson origine familiale et paysanne. "Dans le pays d'où je viens,la génération de mes grands-pères n'avait jamais entenduparler de planification à long terme, d'externalités, dedérive des continents ou d'expansion de l'univers. Mais, encorependant leur vieillesse, ils continuaient à planter des olivierset des cyprès, sans se poser de questions sur les coûts etles rendements. Ils savaient qu'ils auraient à mourir, et qu'ilfallait laisser la terre en bon état pour ceux qui viendraient aprèseux, peut-être rien que pour la terre elle-même. Ils savaientque, quelle que fût la "puissance" dont ils pouvaient disposer, ellene pouvait avoir des résultats bénéfiques que s'ilsobéissaient aux saisons, faisaient attention aux vents et respectaientl'imprévisible Méditerranée, s'ils taillaient lesarbres au moment voulu et laissaient au moût de l'année letemps qu'il lui fallait pour se faire. Ils ne pensaient pas en termes d'infini- peut-être n'auraient-ils pas compris le sens du mot ; mais ilsagissaient, vivaient et mouraient dans un temps véritablement sansfin." (Les carrefours du labyrinthe, II, 1986,p.151-152).

Une difficulté à comprendre la méditationchez Castoriadis

C'est sans doute à propos du silence intérieur, de l'absencede représentation, d'image ou de concept, que j'ai le plus d'interrogationsur l'ontologie de Castoriadis car il n'arrive pas à comprendrecet aspect de la vie psychique.

J'ai eu un dialogue d'une "amitié conflictuelle" comme dit KostasAxelos, dans le numéro de 1993 de la revue Pratiques de Formation/Ana-lyses, consacré à l'Approche multiréférentielleen éducation et en formation, (Université Paris 8).

Je n'ai jamais pu me résoudre à suivre les sentiers battusde la pensée occidentale en ce qui concerne le mode d'être,le mode de sentir, de l'homme en cette fin du XXe siècle. L'approcheorientale de l'existence nous fait reconnaître, en nous-mêmes,une région de la psyché qui est de la "non-pensée"sans être, pour autant, un état d'abrutissement psychique,ni même de rêverie. Il s'agit d'un état de consciencevigilante qui semble réunir des capacités de la personneentière, sans être cependant une conscience de quelque chose.Jiddu Krishnamurti (1895-1986) ce sage de "l'insoumission de l'esprit"comme le qualifie Zeno Bianu (Seuil, 1996), nomme cet état, la méditation,qui s'exprime par une vision pénétrante du réel etqui nous conduit, d'après sa propre expérience, àun état d' "Otherness", d' "autreté" numineuse. Un penseuroccidental peut-il comprendre la signification de cet état de "méditation"?

R.B.

Poème

à C. Castoriadis
 
 

Il est revenu du plus simple

avec des rires en colliers

Il a fait peur aux bébés

Il n'était pas de chez nous

Nous dira-t-il son étrangeté

parmi les arbres de son visage

Détruira-t-il ses doux lointains

qui s'amoncellent comme des mouches
 
 

Il reste pris aux cavalcades

aux amandes de la vie

Il n'exige plus de vivre

parmi les ongles de la mer

Nous ne le ferons pas parler

avec nos cisailles joyeuses

Nous ne le prendrons pas au piège

de nos grands lacs sans rivages
 
 

Jamais il n'a repris sa poignée de mains

Jamais il n'a souri aux feux rouges

Laissons-le repartir vers ses rivières

Suivons ses espaces détachés

Il nous renseigne sur l'armure

qui recouvre toute naissance

Il nous indique le voyage

pour nous faire oublier l'impossible
 
 

Il faudrait dire à cet étranger

«je suis un tout petit abîme»

Mais qui osera prononcer la sentence

qui déracine la frontière
 
 
 
 

René Barbier

(1990)
 
 
 
 
 
 

À Propos de la thèse de Christian Verrier

par René Barbier
 
 
 
 

A propos de la thèse de Monsieur Christian VERRIER, intitulée"Identités et tactiques autodidactes" (591 pages), soutenue le vendredi13 juin à l'Université Paris 8, devant un jury composéde René Barbier, professeur à Paris 8 (directeur de recherche); Philippe Carré, professeur associé à l'universitéde Lille ; Bernard Charlot, professeur à l'université Paris8 ; Philippe Meirieu, professeur à l'université LUMIÈRE-Lyon2, (président du jury) ; et Gaston Pineau, professeur à l'universitéde Tours. Mention : " très honorable, avec les félicitationsdu jury "

Il y a six ans, en 1991-92, que j'ai rencontré Christian Verrier.Cheminot, roulant de la SNCF. Il passait depuis plusieurs annéesdevant notre université dont il savait qu'elle était traditionnellementouverte aux personnes ne possédant pas le baccalauréat. Unjour il a osé et est entré. C'est ainsi que je l'ai retrouvédans mon bureau, lors de l'entretien de sélection pour le recrutementdes candidats au diplôme universitaire de formateurs d'adultes (DUFA).J'ai tout de suite senti qu'il était apte à suivre ce cursus,bien qu'il ait quitté l'école en classe de BEPC et que leniveau du recrutement soit un bac plus deux. Je ne me suis pas trompé.Un an après, Christian soutenait son diplôme. Puis, régulièrement,chaque année, il obtenait, brillamment, sa maîtrise en Sciencesde l'éducation, son DEA puis entrait en première annéede doctorat. Il a terminé son doctorat dans les temps impartis,à la fin de sa troisième année, tout en ayant continuéson activité professionnelle à la SNCF. Pour cette persévéranceet cette énergie déployée je le félicite etje suis très heureux de l'avoir vu soutenir une réflexionqui constitue une véritable "thèse" sur l'autodidaxie contemporaine.

La sélection de cette recherche pour le Prix du Monde de la RechercheUniversitaire 1997, opérée par un jury de scientifiques degrand renom, parmi les 185 dossiers déposés au total (30sélectionnés dans un premier choix), honore notre universitéet notre département des Sciences de l'éducation, mêmes'il n'a pas été, en fin de compte, retenu par le jury nationalplus restreint et plus institutionnel, parmi les cinq lauréats quiauront la chance d'être publiés par les éditions Grasset1.

Il me semble qu'un directeur de thèse peut classer les étudiantsqui travaillent sous sa direction en plusieurs types .

Il y a ceux, souvent assez jeunes, qui restent dans un cadre relativementscolaire et appliquent, souvent sérieusement, des règles,des méthodes et des théories universitaires qui ont faitleurs preuves.

Il y a ceux qui, très proches, parfois trop proches des perspectivesthéoriques de leur directeur de recherche, développent dansun champ nouveau, une ligne problématique très étroitementen relation avec celle de leur mentor.

Il y a enfin ceux qui, tout en s'inspirant des réflexions scientifiqueset philosophiques de leur directeur de recherche, font leur chemin personnel,dans une relative solitude. Il faut les laisser aller vers leur voie singulière,seulement les accompagner. Plus que jamais, pour eux, l'aphorisme du poèteargentin Antonio Porchia est applicable : "Je t'aiderai à venirsi tu viens et à ne pas venir si tu ne viens pas".

Christian Verrier fait partie de cette dernière catégoried'étudiants, sans doute comme beaucoup d'autodidactes dont la relationau maître intellectuel reste dans une ambivalence créatrice.

Il sont comme le colibri - image chère à Andréde Péretti - qui s'approche au plus près de la fleur pouren recueillir le nectar, mais toujours en restant à distance. Ilssont à la fois d'une extrême exigence pour eux-mêmes,toujours pris par le questionnement du doute sur le bien-fondé deleur travail, et par une rectitude éthique qui s'alimente au refusde parvenir spectaculairement dont le fondement se retrouve dans l'histoiredu Mouvement ouvrier.

Tout dans la thèse de Christian Verrier va dans le sens de cesremarques. Il apparaît comme un intellectuel qui sait réfléchirsur le sens de l'éducation à partir de la démarcheautodidactique et comme un homme, un être humain, sur qui on peutcompter dans les moments tragiques de la vie. Christian Verrier est restéprudent par rapport à ma théorie de l'implication en sciencesde l'éducation, sans doute très absolue. Il s'est arrangépour nous éclairer subtilement sur ce point dans son journal derecherche, joint en annexe. Le corps principal du texte demeure ainsi préservéd'une trop importante existentialité immédiate. Christianest un être plutôt secret et réservé. Gageonsqu'il a dû souffrir, parfois, lors de mon questionnement toujourspointu sur son attitude de chercheur. Sa thèse se développesur plusieurs chapitres d'une manière logique pour aboutir àune réflexion générale sur la fonction de l'autodidaxiedans une éducation générale de la société.

Sur le plan méthodologique d'abord, le guide d'entretien et laforme d'analyse de contenu de Christian Verrier me semblent relever d'uneconception originale que je nommerai "analyse existentielle de contenuà dominante réflexive". Sans doute faudrait-il développeret systématiser plus précisément cette forme de productiondu sens. J'ai le sentiment que ce type d'approche du discours en dit beaucoupplus que certaines formes analytiques très sophistiquéesen sciences humaines.

Le journal de recherche proposé par l'auteur ne lui paraîtpas avoir un statut "académique". On peut s'interroger sur les raisonsinvoquées pour dénier un caractère scientifique aujournal et sur la philosophie sous-jacente qui reste un non-dit de toutescientificité.

Sur le plan de l'utilisation des théories plurielles en scienceshumaines par Christian Verrier, on est frappé par la somme de connaissancesthéoriques que convoque l'auteur de la thèse pour fonderson argumentation. Il balaye pratiquement presque toutes les sciences del'homme et de la société.

Quand je sais que ce capital culturel a dû être acquis enl'espace de quelques années seulement et en demeurant dans une activitéprofessionnelle, je reste admiratif par la puissance de travail d'ailleurspropre à beaucoup d'autodidactes qui semblent toujours avoir besoinde se surqualifier.

La problématique de la thèse de Christian Verrier partd'une question simple mais essentielle : qu'est devenue l'autodidaxie aujourd'hui,temps dominé par le pédagogisme et la scolarisation, si l'onaccepte que l'autodidaxie est aussi vieille que l'humanité. Aprèsune analyse approfondie des différentes possibilités de l'autodidaxie,de ses traits les plus récurrents et des différences parrapport à d'autres types d'autoformation ou d'apprentissage expérientiel,Christian Verrier conclut par une nouvelle définition de l'autodidaxiecomme auto-apprentissage volontaire d'une personne, quel que soit son niveaude scolarité antérieur, s'effectuant d'une façon autonomehors cadre hétéroformatif organisé par la société,en ayant éventuellement recours à une personne-ressource.

L'autodidaxie fonctionne d'une manière alternative tout le longde l'existence, enchevêtrée avec des périodes hétéroformativeset institutionnalisées. Elle contribue largement à la constructionidentitaire et permet le questionnement de toutes formes d'immobilismeinstitutionnel et social. En cela, elle peut être considéréecomme une vitamine de la pédagogisation de la sociétémenacée de sclérose de la créativité. L'étudede l'imaginaire développé sur l'autodidaxie, sous forme defigures métaphoriques issues de différents travaux la concernant,nous aide à comprendre comment fonctionnent les grandes représentationsqui y sont attachées, tant de la part des écrits savantsque profanes. L'autodidacte constitue une surface de projection idéalepour tous ceux, pédagogues ou non, qui se reconnaissent ou s'effraientde son image, au cours des nombreuses phases autodidactiques qu'une sociétéen mutation rapide contraint à la remise en cause permanente.

L'étude de biographies littéraires d'autodidactes commecelle de témoignages recueillis par une série d'entretiens,dégage ainsi la configuration actuelle de l'autodidaxie, entre l'intentionnalitéet l'imprévisible, entre autonomie et hétéronomie,que l'auteur fait peu à peu apparaître sous les images etles métaphores du Livre, du Combat, du Guerrier, de l'Appétit,de l'Avalement, de l'Ambition, de l'Ile au trésor, du Naufragé,de Robinson Crusoé, de l'Autre rivage, du Phénix, de Prométhée,du Héros, du Labyrinthe, etc.

Loin de conclure à une suppression de l'école, comme lepensaient certains tenants de la pédagogie d'après mai 1968,ou plus récemment d'un ultra-libéralisme pédagogiqued'outre-Atlantique, Christian Verrier nous fait plutôt remarquerqu'il faudrait s'inspirer des valeurs propres à l'autodidaxie pourtenter de les apprendre, dès le plus jeune âge, à notrejeunesse studieuse. Pour lui il existe un processus circulaire entre lascolarisation de l'autodidaxie et l'autodidactisation des retombéesde la scolarité.

R.B.
 
 

(1) Gageons que les cinq thèses sélectionnées sont,toutes, de grande qualité. Néanmoins, Edgar Morin a reconnuque les procédures d'attribution du prix étaient encore àl'essai. Il semble que certains membres du jury final soient en désaccordavec plusieurs nominations de thèses, en fonction de critèresétablis au préalable, et qui n'auraient pas été,véritablement, respectés. Un point clé de ces critèrescorrespondait à l'impact de la thèse dans notre modernité,avec sa dimension quotidienne et sociale. D'où la réactioncritique de Pierre Calame de la Fondation Charles -Léopold Meyerpour le Progrès de L'Homme (Le Monde de l'éducation, janvier1998). Pendant la séance d'attribution du prix, une personne, dansla salle, a pris violemment à partie, un peu injustement pour elle,la lauréate soutenue par Julia Kristeva qui a dû venir àsa rescousse.
 
 
 
 
 
 

Poèmes

par Florence Giust-Desprairies
 
 

Février 1997
 
 

L'un après l'autre

Les jours

Elaguent minutieusement

Les voyelles de tes mots
 
 

Par bonds

Ton regard me prend toute

Enveloppe charnelle

Sans preuve
 
 

L'inlassable nécessité d'enfanter

Ton visage
 
 
 
 
 
 

*
 
 

Mars 1997
 
 

Dans la brume du couchant

la ligne d'horizon

Fondante noyée

Dissout l'origine
 
 

Conciliante et docile

Je marche à côté du monde

L'enfance en boule creuse

A l'intérieur
 
 

Dans le bruissement des feuilles mêlées

La meute sans visage

Se contient
 
 

*
 
 

Mai 1997
 
 

Rome. A l'ombre des lauriers

L'infini glissement du temps

Suspend le souffle
 
 

Homme au-delà des figures

La traversée des épaisseurs

Fixe ton regard ton corps tout entier

Dans le fondement des temples entr'ouverts
 
 

Sur les empreintes séculaires

La fraîcheur têtue des coquelicots

Esquisse le trouble éphémère de nos émois
 
 

Cet éternel cantique qui descend dans les ruines

Fragments de tombeaux dans l'herbe jaillissante

Volée d'hirondelles
 
 
 
 

Horreur économique et sadisme institutionnel

par René Barbier
 
 

Avant-propos1
 
 

Le 2 février 1997, Agnès Prévost mourait dans mesbras en quelques minutes d'une crise cardiaque. Elle était employée,sous contrat à durée déterminée, à l'ÉducationNationale, en qualité de conseillère-consultante en formationd'adultes. C'était une femme intelligente, d'une grande créativitéet d'une générosité à toute épreuve.Elle était aimée comme en a témoigné le nombrede personnes qui ont tenu à assister à son enterrement. Soninstitution - le Centre Alpha2 - dans laquelle elle travaillait depuisde nombreuses années était en difficulté depuis quedes responsables politiques avaient décidé une délocalisationsans aucune consultation et pour des raisons dont on peut soupçonnerles intérêts partisans. La peur du chômage et les stratégiesdes dirigeants animés par une rationalité morbide ont eupour fonction de détruire l'ambiance créatrice de l'entrepriseet d'entraîner une dévalorisation de chaque employé.Ma compagne n'avait pas accepté de se taire comme on lui avait conseillé"pour son bien". Elle a lutté pendant deux ans contre cet étatde fait. Malheureusement elle a peu à peu ruiné sa santédans ce combat impossible et plutôt solitaire.

J'ai décidé de faire connaître son cas. Il est exemplairede milliers d'autres qui resteront dans l'ombre.

Il est de bon ton aujourd'hui de brandir l'étendard du "marché"pour faire taire tous ceux qui vivent ses effets dévastateurs. Aen croire certains de nos technocrates, nous n'aurions plus d'autres recoursque de nous soumettre à l'injustice banale et quotidienne considéréecomme la loi absolue. Les institutions prennent largement le relais pourétayer nos attitudes à cet égard.
 
 

1. La technologie et la peur

Jérémy Rufkin dans son ouvrage sur "la fin du travail"(La Découverte, 1996) a bien montré la liaison, dans tousles pays, entre l'essor de la technologie avancée et la fin d'uncertain type de travailleurs manuels et de "cols blancs", en mêmetemps qu'un gain de productivité et un accroissement des richessesconsidérables. Aux USA plus de deux mille milliards de dollars ontété engrangés entre 1975 et 1995 mais soixante pourcent de cette somme fabuleuse a été captée par seulementun pour cent des Américains. La même tendance peut êtreobservée en France où la croissance existe bien (selon l'INSEEelle va s'accroître au premier semestre de 1977 mais le chômagene baissera pas). En même temps plus de huit millions de personnessont en chômage ou vivent de "petits boulots" et d'emplois précaires.Les Français sont coincés entre la peur de perdre leur emploi,pour ceux qui en ont encore un, et l'écrasement permanent dans lesinstitutions de leurs initiatives et de leur désir de reconnaissance.On assiste de plus en plus dans les institutions les plus diverses (entreprisescommerciales ou industrielles, administrations, universités...)à l'accroissement de processus de double contrainte, d'injonctionsparadoxales, où il est dit, presque d'instant en instant, de setaire ou de partir, tout en sachant qu'il est quasiment impossible de quitterl'institution à l'heure actuelle. Tout une logique institutionnellese met en place pour écraser la personne du salarié.
 
 

2. La logique de l'écrasement

Elle s'appuie d'abord sur l'imaginaire social contemporain. Dans cedernier on exalte les médias, en liaison avec l'ordinateur et onnous fait miroiter une société de communication tous azimutsdans laquelle la liberté et la rencontre des autres iraient de pairavec un réseau planétaire d'images virtuelles. Mais au nomde ce processus, considéré à la fois comme inéluctableet nécessaire au progrès, les systèmes de socialitéstraditionnelles qui ont fait leur preuve sont dévaloriséspuis systématiquement cassés dans les institutions. Il s'ensuitune souffrance personnelle qui s'exprime de plus en plus sur le divan despsychanalystes comme ils le reconnaissent de plus en plus dans des conversationsprivées.
 
 

Cette logique de l'écrasement présente quelques facteursclés.
 
 

- La destruction de l'ambiance de travail

Il s'agit d'abord d'une ambiance de travail dans l'entreprise, dansl'administration, qui se détériore au fil des jours. On assistede plus en plus au non respect des personnes, à la violence au quotidien,aux mépris et aux mesquineries de toutes sortes, aux rationalisationsmorbides imposées par des petits chefs pris au piège d'unsystème qui les dépasse ou qui les arrange. L'idéologieaccompagnatrice de cette destruction programmée de la vie convivialede travail est celle de "Maastricht" et de la nécessité del'Union Européenne face à la concurrence internationale d'uncôté et de l'autre celle de l'innovation technologique pourlaquelle il ne s'agit pas d'être à la traîne. Dans cettefoulée on assiste de plus en plus à des "délocalisations"d'entreprises et d'institutions, qui sont en fait de véritablesdémantèlements, soumises à des logiques d'une autrenature où le clientélisme politique n'est pas absent.
 
 

- Le syndrome de l' "effet Léon".

Pour accomplir les "basses oeuvres", il est mis en place trèssouvent ce que je nomme un "Léon" liquidateur, pour reprendre letitre d'un film célèbre et récent de Besson. Il s'agitd'un technocrate, entre deux moments carriéristes ou en fin de parcours,suffisamment névropathe pour "liquider" les salariés en trouvantune certaine jouissance à l'agressivité impuissante qu'ildétermine ainsi. Notre Léon fonctionne au mépris,sait s'allier à d'autres petits chefs qui sentent le vent venir,et réclame à qui veut l'entendre un discours d'accompagnementrationalisateur fait de chiffres et de graphiques.

Sa grande angoisse est le déclenchement d'un mouvement collectif.Il s'emploie donc à diviser pour régner et à développerune peur individuelle de l'avenir. Il obtiendra une récompense àla fin de sa besogne. Une affectation plus intéressante ou une retraiteaugmentée de quelques points.
 
 

- Un fatalisme salarial

Les salariés affaiblis et désyndicalisés viventcette situation comme une sorte de fatalité - une apathie dénoncéeassez cyniquement par le Président de la République. Le stresset la fatigue augmentent de jour en jour. La répercussion sur lavie de famille s'en ressent. L'angoisse de l'avenir devient quasiment obsédante,régie par les aléas de la politique institutionnelle et les"décisions" de dirigeants anonymes. Leur créativitéet leur joie de vivre sont peu à peu détruites. Léona touché le point faible : le besoin légitime de reconnaissanceque tout être humain porte en lui dans son rapport aux autres. C'estla raison pour laquelle les salariés qui ont encore le privilèged'avoir un emploi, ne voient pas d'un mauvais oeil l'action collectivede certaines catégories de travailleurs. Ils vivent par procurationles grèves et les mouvements sociaux qu'ils ont peur de faire (ainside la grève des roulants de la SNCF en 1995 ou des routiers en 1996).
 
 

3. Un cas exemplaire : le Centre Alpha

Cette logique n'est pas une hypothèse d'école. Chacunpeut l'analyser dans son entourage professionnel. Je pourrais prendre denombreux cas. Je me cantonnerai à un seul : celui d'une délocalisationd'un grand centre de formation de l'éducation nationale; programméedans les coulisses. Appelons ce centre "le Centre Alpha" et "Léon"le nom générique de ses différents directeurs, hommeou femme, qui ont passé quelque temps à sa gestion.

La délocalisation est prévue en province en directiond'un pôle futuriste qui n'est pas politiquement très éloignédu gouvernement précédent. Mais ce déplacement évidemmentn'a jamais été négocié avec les "partenairessociaux". Un jour les salariés sont prévenus par Léonqu'ils devront déménager dans l'année en cours. Uncertain nombre de titulaires pourront se reclasser tant bien que mal dansles services parisiens. Mais c'est un vent du "chacun pour soi" qui passeau dessus des têtes. Léon profite largement de cette panique.Il accomplit son oeuvre par le discours soi-disant rationnel et le mépristranquille envers ses subordonnés, aidés par certains petitscadres de l'établissement. Il ne fait pas bon de lui tenir tête,d'ailleurs qui l'oserait en ces temps de détresse ? "Celui qui n'estpas avec moi est contre moi", tel est le leimotiv de Léon. Tousles projets en cours sont arrêtés ou démanteléspuisqu'ils manifestent une réalité de socialité professionnellequ'il faut absolument déconstruire. Chaque salarié est prisindividuellement en "entretien". La parole se veut confidentielle. De faitelle est un jugement péremptoire sur le travailleur. Il s'agit alorsde le priver de ses moyens de réagir par la confusion, la dévalorisation,l'injonction paradoxale. De nouveau la psychologisation du politique batson plein. Le procédé est de l'ordre de l' "Aveu". Aveu d'incompétence,de non initiative, de refus de progrès, de fixation sur la routine.Léon crie assez fort dans les couloirs pour que chacun entende sescritiques de chaque salarié. En même temps ceux-ci doiventfaire bonne mine et sont menacés s'ils ne viennent pas au "Noëldes enfants" du personnel...! Car il faut sauver les apparences.

Sans doute pourrions-nous sourire d'une figure à ce point redoutableet machiavélique si la situation du travail n'était pas celleque l'on connaît malheureusement. Il est de bon ton à la télévisionde proclamer son attachement aux valeurs de l' "amour" entre les êtreshumains. Ainsi dernièrement dans une nouvelle émission politique("Franchement" du 16 décembre 1996) deux leaders politiques de droiteet de gauche n'hésitaient pas à l'affirmer fièrement.Oui l'amour est nécessaire, avec son ouverture à l'autre,sa reconnaissance, son respect, son écoute compréhensive.Notre Ministre de l'éducation nationale, un des interlocuteurs,n'était pas le dernier à valoriser les bienfaits de l'amourdans les institutions. Mais diantre ! comment alors laisser passer de telspropos lorsque nous connaissons la destruction systématique du champdes relations humaines par des Léon de toute nature dans nos institutionséducatives? De qui se moque-t-on à parler ainsi d'amour etde générosité? Jusqu'à quand les Françaisaccepteront-ils d'être roulés dans la farine? Le "Centre Alpha"et son "Léon" ne représente que l'exemple-type d'une politiqueglobale de verrouillage de la société française parle mercantilisme.

Je connais peu de salariés aujourd'hui, qui ne puissent reconnaîtreles signes que je viens d'énoncer, dans leurs propres structuresde travail ou dans celles qui leur sont proches.

R.B.

(1) Les textes qui suivent font partie d'un livre en préparationintitulé "Aujourd'hui, la mort d'une femme. Réflexions surl'éducation en ces temps de barbarie".

(2) Il s'agit d'un pseudonyme.
 
 

DIRE NON !
 
 

par René Barbier
 
 

L'éducation est un processus d'élucidation critique quiconduit un être humain d'un état d'individu égocentriqueà celui d'une personne oblative, intégrée àla Vie et à la communauté humaine. L'Éducation estun cheminement réflexif sur le sens tout au long de l'existence.

Guillevic - ce grand poète français qui vient de mourirdans la quasi indifférence - écrivait naguère, àpropos de la plus haute misère : "c'est quand on dit je ne saisplus, je ne peux plus, je ne veux plus". Qui se souvient encore, àla porte des églises ou dans le métro, que le pauvre àla main tendue, peut aussi serrer ses poings?

Il y a aujourd'hui de moins en moins d'éducation et de plus enplus d'imposition de significations considérées comme légitimespar ce qu'on appelle la "pensée unique". Sous cette violence symboliquegrouillent mille autres violences beaucoup plus matérielles et physiques.La question que posent les pouvoirs politiques et économiques àl'École semble se résumer à un "comment faire face"à la planétarisation technologique de l'économie libérale.Les valeurs, la culture générale, le problème du sensde la vie, deviennent au mieux, quand on en parle encore, des gadgets pourles médias. Ils sont le plus souvent oubliés dans les faitspar les planificateurs. On laisse ces réflexions aux poèteset aux philosophes des cafés de la capitale. En attendant le malgagne insidieusement et s'infiltre dans la société civileen proie à la désespérance.

Il est temps de réagir car la barbarie est à notre porte.

Quand le blé en herbe s'enflamme, le feu n'est plus innocent.

A Strasbourg, l'Extrême Droite profite de la situation, paradeet tient des propos qui nous rappellent les pires années brunes.Il paraît que nous ne pouvons plus recevoir nos amis étrangerssans immédiatement les signaler aux autorités.

Bientôt reviendra le temps où un nouveau recteur d'universitédevra crier "vive la mort!" comme Miguel de Unamuno à Salamanque,sous le Franquisme, qui le refusa et en mourut. L'horreur économiques'amplifie et jette dans les rues des exclus discrètement nommés"nouveaux pauvres". Peu à peu la fatalité gagne des couchesde plus en plus profondes de la société. La peur devientla seule litanie quotidienne. Les riches sont de plus en plus riches etles pauvres de plus en plus prolétarisés, mais chacun estanimé par l'anxiété et la haine.

Un cadre, directeur des achats d'une grosse entreprise, âgéde quarante-trois ans, me dit l'autre jour qu'il s'attend à êtrelicencié à moins de cinquante ans. Il se résigne àcette éventuelle situation.

Un jeune homme, dans un autre contexte, titulaire d'un BTS d'actioncommerciale, s'échine depuis des mois à trouver un emploi.

Une femme subit de jour en jour une maltraitance professionnelle quila conduit à la tragédie.

Un réfugié politique africain, professeur d'universitédans son pays, se voit offrir un emploi systématiquement dégradantet vexatoire dans un collège privé catholique de provinceoù des adeptes de l'intégrisme raciste règnent enmaître.

Des exemples de ce type foisonnent. Que peut faire l'éducateurface aux déterminations économiques et aux ignominies socialesqui paraissent inéluctables ? N'y-a-t-il plus aucun espoir ? Faudra-t-ilune explosion dans la rue pour que les hommes d'affaires puissent revoirleur vision du monde ? Dans l'entreprise de ce cadre directeur des achats,les dirigeants d'outre-Atlantique refusent d'embaucher et préfèrentpayer des heures supplémentaires au point de ruiner la santédes salariés plus au moins consentants.

L'école et les enseignants sont accusés de tous les maux.Devant l'absurdité sociale d'un régime économiquequi semble mondialisé, l'École publique n'a plus rien àproposer puisqu'elle ne se résout pas encore à êtreinféodée aux pouvoirs mercantiles. Ceux-ci pourtant tententpar tous les moyens d'infléchir sa politique et ses cursus. Au nomd'un certain partenariat, de l'alternance garderie et du mythe "internet",la politique fait son spectacle d'un côté. De l'autre, l'imaginairede l'insécurité, les réformettes de chaque nouveauministre, comme idéologies proclamées, façonnent notrepoint de vue. Puisque pour certains, tout vient de l'École, toutest fait pour essayer de culpabiliser les enseignants déboussolés.Il est temps de dire "non !"

L'Éducation sera toujours une épine plantée dansle non-sens de toute société.

Les éducateurs seront toujours des questionneurs pour tous ceuxqui refusent d'avoir de la mémoire.

Les élèves, les étudiants, ne sont pas des idiotsculturels. On ne saurait les réduire au silence au nom d'une autoritéqui masque difficilement son pouvoir de domination lié àdes privilèges sociaux dissimulés.

La réussite d'un étudiant, pour un éducateur, estmoins dans son insertion sociale dans une société injuste,que dans sa prise de conscience d'une autre manière de vivre tousensemble et de lutter en conséquence.

R.B.
 
 

Poème

par René Barbier
 
 

À Jiddu Krishnamurti (1895-1986)
 
 

Il est revenu du fond des âges

Avec la mer

Avec l'arbre et l'oiseau

Il faisait fondre la lance des cris

Il savait sourire à l'ouragan

Il pouvait caresser minuit

Il n'avait pas peur des paysages

Il jouait si bleu avec l'enfant

Il avait le poing désarmé

Il proposait de nous arrêter

De voir le feu et le sarment

À l'intérieur des choses

Dans le silence des êtres

Sa parole était une déferlante

Sur la digue de nos certitudes

Son sourire était sans fond

Sa tristesse illimitée

Avec lui nous parvenions

À toucher rare la solitude

À frôler notre mort sérieuse

De seconde en seconde son regard

Devenait notre unité

Son questionnement notre ouverture

Avec lui nous étions la brûlure

Du soleil dans l'eau endormie

Avec lui nos prenions le large

Dans une abeille immobile

Il nous reste un feu de Bengale

Sa voix de haute frondaison

Jamais nous ne l'oublierons

Derrière la cavalerie des images

L'infini de notre vie s'étale

Dans un seul de ses mots

Maintenant

Nous sommes libres

Hier n'est plus notre miel

Demain n'a plus d'importance

Nous absorbons l'avenir

Dans la présence du visage

Nous ne buvons plus l'Océan du réel

Avec la paille d'un concept

Aujourd'hui nous abordons

L'amour dans l'entre-deux

La fin dans l'éternel

Maintenant

Nous sommes au monde

R.B.
 
 

Enseigner Krishnamurti :
 
 

l'exemple de la réflexion

d'un groupe d'étudiants (1996)

par le Groupe "Alan WATTS",

texte écrit par Véronique NANCEL
 
 

La vision du monde

selon Krishnamurti
 
 
 
 

En 1930, lors d'une causerie au camp d'OMMEN, Krishnamurti avait dit:"L'individu est le foyer de l'univers, vous devez donc vous préoccuperde l'univers, c'est-à-dire de vous-même en qui tous les autresexistent. L'individu est l'univers entier, l'individu est le monde entier,et non une partie séparée du monde ..."
 
 

Pour Krishnamurti il n'y a pas de différence, de distance entrel'homme et le monde, mais une relation intime et immédiate de causeà effet. "Je suis le monde et le monde est tel que je l'ai créé."(p26)
 
 

En cela nous sommes tous responsables de ce qui se joue sur la grandescène du monde. Car à en croire Krishnamurti la mise en scènede nos représentations théâtrales se fait àpartir de nos structures intérieures.

Ne nous dit-il pas que "les structures sociales extérieures sontles résultantes des structures intérieures psychologiques".(p14)

Aussi nous ne pouvons que nous interroger sur la nature profonde del'homme.

Il y a chez Krishnamurti une distinction radicale entre l'individu etl'être humain. "Je pense" dit-il "qu'il y a une différenceentre l'être humain et l'individu. L'individu est une entitélocale qui vit dans tel pays, qui appartient à telle culture, àtelle société, à telle religion. L'être humainn'est pas une entité locale. Il est partout".(p13)

Est-ce à dire que Krishnamurti nous parle de deux sortes de monde?

L'un de ces mondes est fait d'individus - ces "petites entitésconditionnées, misérables et frustrées" oùil n'y a rien de neuf et un monde non corrompu, clair, "totalement neuf".(p9)

Mènerions-nous donc une double existence?

L'individu serait-il un être humain qui s'ignore?

Pour répondre à ces questions imaginons un êtrehumain symbolisé par un canal vertical, conducteur de ce que Krishnamurtiappelle la totalité de la vie. Et puis dans ce canal où circulecette énergie de vie un énorme bouchon: l'individu. Ce bouchonlimite pratiquement toutes les actions du courant totalité de vie.L'objet de notre graphe est de vous expliquer le plus simplement possiblela libération de ce canal conducteur. En résumé :le passage de l'individu à l'être humain.
 
 

1 - PRESENTATION DU GRAPHE / METHODOLOGIE.
 
 

Pour réaliser ce graphe nous avons fondé notre approcheessentiellement sur l'ouvrage "Se libérer du connu" (Editions STOCK,1994).

Dans un premier temps nous avons retenu quelques mots-clés etidées-forces comme point d'appui à ce que Krishnamurti appellela "révolution totale de la psyché".(p18)

Puis pour mettre en relief le mouvement de cette dynamique de changementnous avons préféré agencer les mots les uns àla suite des autres dans un axe vertical. En fait nous aurions pu réaliserce graphe sous forme de spirale, d'arbre ou encore de soleil avec ses rayons.Nous avons pensé que la forme du graphe devait correspondre àl'esprit de Krishnamurti, c'est-à-dire simple, dépouillé,synthétique, allant à l'essentiel. Nous avons mis tous lesverbes à l'infinitif. Il nous a semblé que cette forme verbales'accordait le mieux à la "parole vivante" de Krishnamurti.

Certains pourront interpréter ce graphe comme un processus de"mutation psychologique"(p17), d'autres verront une démarche enescalier avec des étapes à franchir.

Il s'agit simplement pour nous du support nous permettant de vous parlerde ce que Krishnamurti nomme la «révolution radicale de l'individupour arriver à l'être humain».

Graphe (une flèche à double sens traverse dans le sensde la verticale cette liste de mots) :
 
 

REVOLUTION RADICALE DE L'INDIVIDU
 
 

ETRE HUMAIN
 
 

MEDITER
 
 

AGIR ICI ET MAINTENANT
 
 

LIBERER DES ENERGIES
 
 

REJETER L'AUTORITE ET LA PEUR
 
 

PRENDRE CONSCIENCE - COMPRENDRE
 
 

OBSERVER
 
 

APPRENDRE A SE CONNAITRE
 
 

SE QUESTIONNER
 
 

VIVRE UN CONFLIT
 
 

INDIVIDU
 
 
 
 

2 - EXPLICATION DU GRAPHE
 
 

VIVRE UN CONFLIT - SE QUESTIONNER

Dès la première page du livre "Se libérer du connu"Krishnamurti nous pose "la question fondamentale" du sens de la vie : "Dequoi s'agit-il ? La vie a-t-elle un sens?" (p9)

Nous pouvons bien sûr chercher à y répondre entrele café et le croissant du matin, en reprenant en vrac les conceptsde certains philosophes, sociologues, scientifiques ou intellectuels. Maiscomprendrons-nous vraiment, au sens de prendre avec, le sens intime denotre existence?
 
 

Pour Krishnamurti "toutes les philosophies, toutes les théologiesne sont que des évasions hors de la réalité de cequi "est" en tout état de fait."(p15) Car si ces récits noussatisfont "c'est que nous vivons de mots et que notre vie est creuse etvide: une vie pour ainsi dire de "seconde main". (p10)

Mais comment nous rendre compte que "depuis des siècles, nousnous faisons alimenter par nos maîtres, par nos autorités,par nos livres", bref que nous sommes "la résultante de toutes sortesd'influences" et qu'il n'y a rien de "neuf" en nous?

Comment nous rendre compte de tous nos conditionnements? (p10)

"On ne peut se rendre compte de la façon dont on est conditionné"nous dit Krishnamurti "que lorsque survient un conflit dans une continuitéde plaisir ou dans une protection contre la douleur".(p31)

Il arrive parfois que des événements dans notre parcoursde vie nous questionnent profondément sur la réalitéde ce que nous sommes, et éveillent en nous notre propre sens d'orientation.C'est par exemple lorsque nous perdons un être cher, un ami ou encorelorsque la maladie nous diminue ou nous conduit vers la mort. Nous sommesalors comme au pied du mur du sens de la vie et de la réalitéde ce que nous en faisons. C'est une question de vie ou de mort.

"Cela veut dire que nous nous retrouvons seuls" pour cerner les "causesfondamentales" de nos souffrances ou de nos joies, de nos conditionnements,de nos peurs.(p12)

Et quel choc alors pour nous de constater que ce que nous prenons pournotre réalité d'être, n'est en fait que "l'image denotre propre déformation".(p11)

Il se produit en nous un conflit important, car aborder la questiondu qui suis-je ne se fait pas sans risque. Le risque de tout remettre enquestion: Sa vie et soi-même. Qui est moi? Tenter d'y répondrec'est commencer à voir en profondeur et peut-être vivre unconflit. Et justement c'est ce conflit qui a besoin d'être vécujusqu'à ses racines pour nous permettre "d'exploser à partirdu centre" (p12), et de découvrir le "champ total de notre moi-même".(p26)

Alors nous dit Krishnamurti "vous serez la cause d'un grand troubleen vous-même et autour de vous".(p13)

C'est alors que commence notre "voyage de découverte dans lesrecoins les plus secrets de notre conscience".(p22)

Mais une telle aventure ne démarre que lorsque nous sommes perdus;c'est-à-dire lorsque nous constatons l'échec de nos référenceset "qu'il n'y a pas plus de sentier vers la réalité qu'iln'y en a vers la vérité".(p25). Cela nous ne pouvons le comprendrequ'en l'éprouvant dans notre propre vie, en allant voir en facede quoi nous sommes faits. C'est pourquoi pour Krishnamurti "il est vitalque nous nous comprenions d'abord complètement". (p25)
 
 

APPRENDRE A SE CONNAITRE
 
 

Plus nous nous connaissons et plus nous pouvons aller voir ce qui s'ypasse.

Pour Krishnamurti c'est à partir de notre propre expérienceque nous pouvons connaître "ce qui est".

Se connaître n'est-il pas le début de la sagesse?

Mais comment apprendre à se connaître ?

Et d'abord qu'est-ce qu'apprendre ?

Dans "Se libérer du connu" Krishnamurti le définit implicitementtout au long de son ouvrage : c'est être à la fois "notrepropre maître et notre propre disciple"(p25), car c'est notre croyanceau maître qui crée le maître.

Pour cela il est important de constamment "mettre en doute tout ce quel'homme a accepté comme étant valable et nécessaire".(p26)

Il s'agit pour Krishnamurti non pas d'un doute psychologique qui paralysemais d'un doute créateur qui permet d'être vigilant dans l'étudede "l'actualité de ce que nous "sommes" et non de ce que nous souhaiteronsêtre".(p27) Ainsi, apprendre exige une grande sensibilité.

Toutefois le fait d'apprendre n'en reste pas moins pour nous un grandmystère. En cela l'article du Bulletin du GREK (Groupe de recherchesur l'Enseignement de Krishnamurti) de mai 1995 de René BARBIERsur "l'art d'apprendre" peut nous éclairer à ce sujet : "Nousdirons que l'art d'apprendre est le processus singulier et unique d'éducationqui conduit un sujet à se rendre disponible ontologiquement pourse sentir relié au mouvement créateur du monde".

Ainsi apprendre serait, pour ainsi dire, dans le fait même dene pas enfermer notre conscience dans le temps, ni dans la pensée.Comme le souligne Krishnamurti "l'information dans notre propre champ psychologiqueest toujours une chose du présent", les connaissances appartiennentau passé.(p27)

"Nous comprenons alors qu'apprendre est un mouvement perpétuelqui n'a pas de passé."(p27) En conséquence apprendre àse connaître c'est savoir "mourir au passé". Et pour Krishnamurtiseul dans le présent s'éprouve la réalité dece que nous sommes.

Enfin pour nous connaître Krishnamurti nous dit que nous devonsapprendre de nous-mêmes et non des autres, car nous sommes les autres.Si nous essayons de nous étudier selon autrui nous demeurons éternellementune "personne de seconde main".(p19) De toute façon nous ne pouvonspas apprendre des autres. Personne, par exemple, peut nous apprendre àêtre attentif.
 
 

OBSERVER
 
 

Ce que nous entendons d'ordinaire par observer est la distance qui nouspermet de regarder un objet. Et plus grande est la distance entre le sujetet l'objet et mieux nous voyons, nous semble-t-il, l'objet dans sa globalité.

Pour Krishnamurti il s'agit au contraire d'habiter complètementson observation. Il n'y a pas de distance entre soi et la chose observée: "l'observateur est l'observé".(p121)

Si, pour Krishnamurti, l'observateur se sépare de ce qu'il observe,il risque de voir non pas l'objet dans sa réalité mais laprojection qu'il s'en fait. "On ne voit" nous dit-il "que ce que l'on projettesoi-même".(p29)

Pour réellement observer "il nous faut avoir un esprit libre".(p28)Mais c'est difficile , car "la plupart d'entre nous ne savent ni regarderni écouter leur propre être".(p29)

Krishnamurti nous invite ainsi à réfléchir àquelle catégorie d'observateur nous appartenons : "sommes-nous,nous l'observateur, une entité morte essayant d'observer une chosevivante, ou un être vivant qui observe une vie en mouvement?"

Ce qui "ouvrira la porte" c'est notre lucidité quotidienne.

Pour Krishnamurti si nous sommes conscients avec acuité de cequ'il y a lieu en nous-mêmes et dans notre vie quotidienne, intérieurementet extérieurement, alors nous pourrons découvrir une luciditéqui est extrêmement vivante. De l'intensité de cette luciditése dégage l'attention d'une qualité telle, que l'esprit,qui est cette lucidité, devient extraordinairement sensible et hautementintelligent.

"Un tel état d'attention" nous dit Krishnamurti est une plénituded'énergie où la totalité de nous-mêmes se révèle".(p39)

Notre attention c'est la perception aiguë de ce que nous disons,de comment nous parlons, marchons, pensons.

Avec Krishnamurti nous parlerons donc de totale attention.

Il s'agit d'une attention totalement désintéressée,qui n'a d'autre objet que soi-même, qui ne se détache pasd'elle-même, de sa qualité. Une attention qui s'identifietotalement à ce qu'elle observe: une observation totale ou visionglobale, silencieuse et sans préjugé, ni commentaire.

Une observation qui n'est qu'observation de soi dans sa relation avecsoi et les autres. Ainsi l'observation commence par la prise de consciencede l'état de notre relation à l'objet. Pour Krishnamurti"nous ne pouvons nous observer qu'en fonction de nos rapports, parce quetoute vie est relations".(p26) Mais nous ne pouvons "explorer des profondeursqu'avec un esprit pénétrant comme une aiguille, dur commele diamant".(p68)

"Par cette observation impartiale la porte pourra, peut-être s'ouvrirpour vous, et vous saurez ce qu'est cette dimension en laquelle il n'ya pas de conflit et pas de temps".(p41)

L'observation, nous dit Krishnamurti, est le commencement de la compréhension.
 
 

PRENDRE CONSCIENCE - COMPRENDRE
 
 

"...Et nous mènerons notre enquête à notre propresujet, diligemment et d'une façon intelligente".(p25) Or, par oùcommençons-nous à nous comprendre nous-mêmes?

Pour Krishnamurti, prendre conscience et comprendre la nature et lastructure de nos processus, c'est étudier les "rapports que nousentretenons avec le monde extérieur.. et dans notre monde intérieur".(p27)Et il s'agit d'en comprendre les causes et non les effets.

Comprendre pour Krishnamurti ne signifie en rien l'application de systèmeslogiques, analytiques. Comprendre n'est pas un processus intellectuel maisplutôt la capacité d'intégrer en nous le processusentier de notre conscience, de "saisir tout le champ de notre conscience."(p35)

Cette capacité d'intégrer est la compréhensionde soi dans toute sa complexité, ses conditionnements et sa relationavec soi et les autres.

Mais pour en prendre véritablement conscience s'agit-il encored'aller avec ses entrailles au coeur de la question. C'est-à-direde regarder en face les choses sans jugement de valeur, et de les vivreintimement jusqu'au bout de la réponse. Alors, pour Krishnamurti,lorsque l'on s'est examiné aussi profondément, on peut allerplus profondément encore.

"Pour comprendre une chose" nous dit Krishnamurti "il faut vivre avecelle, l'observer, connaître tout son contenu, sa nature, sa structure,son mouvement". (p28) "Et pour vivre avec une chose, l'esprit, doit, luiaussi, être vivant". (p28)
 
 

REJETER L'AUTORITE ET LA PEUR
 
 

Qu'est-ce que la peur ?

Pour Krishnamurti la peur est un des plus grands problèmes inhérentsà la vie. La peur a toujours un objet, elle n'est jamais abstraite.Elle n'existe que par rapport aux opinions que nous nous faisons des faits.

Comment se libérer de la peur ?

Pour lui comprendre la peur c'est l'explorer, pénétrercomplètement son contenu et voir la nature même de la peur.

De quoi avons nous peur ?

Une des causes majeures de la peur est "le refus de nous voir tels quenous sommes".(p52) C'est pourquoi nous préférons nous conformerà des modèles extérieurs et nous engluer dans deshabitudes et des fausses certitudes.

"Le passage de la certitude à l'incertitude est ce que j'appellela peur"(p53) nous dit Krishnamurti.

Et selon lui une des conséquences de la peur est l'acceptationde l'autorité.

Pouvons-nous rejeter l'autorité et la peur ?

Rejeter l'autorité et la peur c'est d'abord devoir regarder pourquoinous avons une tendance habituelle à obéir ou à angoisser.Le fait même d'étudier toutes les structures psychologiquesde l'autorité et de la peur comporte une négation de toutesces structures, "et lorsque nous les nions" nous dit Krishnamurti "cetteaction est la lumière de l'esprit qui s'est libéréde la peur et de l'autorité".(p137) Pour lui cette négationest un acte positif qui provoque en nous le silence de la pensée.
 
 

LIBERER DE L'ENERGIE
 
 

Pour Krishnamurti nous alimentons nos conflits de notre propre énergie.Cela crée en nous-mêmes des forces de frottement et il y aperte d'énergie.

Mais dès que nous passons à l'acte pour comprendre unproblème et s'en libérer, "n'arrive-t-il pas que nous soyonsanimés d'un surcroît d'énergie" ?(p20)

Pour Krishnamurti laisser passer l'énergie c'est défairenos noeuds intérieurs en observant la structure du problème.Et "cette énergie n'est-elle pas alors la mutation ?"(p21) "C'estelle-même cette énergie qui provoque en nous une révolutionradicale : nous n'avons pas à intervenir du tout".(p21)

La liberté est inséparable de la libération decette énergie. Etant libres nous agissons à partir de cecentre et donc sans peur.

Nous avons besoin d'énergie , non seulement pour provoquer ennous une révolution totale, mais aussi pour nous explorer, pourvoir, pour agir.
 
 

AGIR ICI ET MAINTENANT
 
 

Pour Krishnamurti le sens de l'agir est de découvrir sa proprepensée dans le fait même de l'exprimer.

"L'action est toujours dans l'immédiat. Elle n'a lieu ni dansle passé ni dans le futur".(p91)

Pour lui l'action se situe dans l'ici et maintenant car seul le présentnous relie à l'action et par conséquent à nous-mêmeset aux autres.

Mais agir est pour nous si dangereux que nous nous conformons àl'idée dont nous espérons qu'elle apportera une sorte desécurité. Ainsi pour Krishnamurti se produisent : l'intervalle,l'idée et l'action.

C'est dans cet intervalle, constitué pour Krishnamurti de lapensée, que se trouve le champ du temps psychologique.

Et qu'est le temps pour Krishnamurti?

Pour Krishnamurti c'est précisément l'intervalle entrel'idée et l'action. Et l'intervalle engendré par la peurest douleur. Ainsi nous vivons au passé avec des souvenirs. Mais,pour Krishnamurti, que nous soyons vieux ou jeunes, c'est "maintenant"que tout le processus de la vie doit être élevé àune autre dimension". (p152) Il s'agit pour nous de "percevoir la natureet la structure de nos rapports avec le monde car dans le fait mêmede les voir "est" le faire".(p150)

Dès lors l'homme, en tant qu'être humain vivant dans lemonde, engendre une nouvelle qualité d'être qui au sens deKrishnamurti est celle d'un état religieux. C'est, pour lui un étatd'esprit dans lequel il n'y a aucune peur, mais un esprit toujours neufet libre.

Ainsi Krishnamurti nous enseigne que la mort est un renouvellement,une mutation où n'intervient pas la pensée qui est toujoursvieille. Lorsque se présente la mort, elle apporte toujours du nouveau.Pour Krishnamurti "se libérer du connu, c'est mourir, et alors onvit".(p96)
 
 

MEDITER
 
 

Méditer pour Krishnamurti c'est la capacité fondamentaleà saisir la totalité de la vie. Et nous devons comprendreque cette méditation implique l'amour. "Un amour né du silencecomplet en lequel celui qui médite est absent". (p148)

Pour Krishnamurti la méditation ne consiste pas à suivreun système. Ce n'est pas une constante répétition,imitation ou concentration.

Méditer c'est "mener une enquête dans les sphèresde nous-mêmes". (p145) Et cela exige une grande sensibilitéà la fois physique et psychologique. C'est laisser libre cours ànotre créativité, c'est vivre l'intuition de l'instant présent.C'est être attentif à tous les mouvements de la pensée.

En cet état d'observation, nous commençons à comprendretout le commencement du penser et du sentir et de cette luciditénaît le silence.

Pour Krishnamurti la méditation est un état d'esprit quiconsidère avec une attention complète chaque chose en satotalité.

"La méditation" nous transmet Krishnamurti "est un des arts majeursde la vie, peut-être l'art suprême". (p147)
 
 

3 - INTERROGATIONS
 
 

Lorsque Krishnamurti nous dit que nous sommes le monde, que nous sommesla conscience totale de l'humanité, comment nous imaginer cinq milliardsde visages à la fois différents et semblables ?

L'être humain serait-il une somme de consciences tisséeset métissées ?

L'ignorance fondamentale de l'individu serait-elle de ne pas savoirqu'il est relié à la conscience universelle ?
 
 

4 - CONCLUSION : IMPLICATIONS PERSONNELLES
 
 

Céline, Etudiante en licence des sciences de l'éducationà Paris XIII., 22 ans :
 
 

Ce cours m'a permis de redécouvrir l'éducation àtravers la culture indienne et plus particulièrement à traversKrishnamurti.

"Vivre quelque chose" Explication page 31 de l'ouvrage : Se libérerdu connu.

A un moment de notre vie, on peut être amené à vivrequelque chose, à se questionner, à apprendre à seconnaître puis à prendre conscience, jusqu'à se libérer.Mais l'individu a le choix et peut toujours retourner à son étatoriginel, c'est à dire à son conditionnement pur et simplesans chercher à évoluer.

Ainsi, l'individu peut-il suivre sa vie face à une sorte de boucleentre son conditionnement et "vivre quelque chose".

D'autre part, j'ai eu la plus grande difficulté à avancerdans le texte de Krishnamurti à cause de deux idées essentiellesqui ont contribué à me bloquer plus ou moins dans la suitede ma lecture.

L'explication du fait que tous nous sommes conditionnés dèsla naissance; avant de le voir écrit, expliqué, argumenté,je l'ignorais. Le fait que nous soyons "mécanique", et "automatique"(page 10) donc que nous sommes des robots; le fait que nous ne sommes pasneufs, que nous nous bornons à imiter des modèles. Tout celaa déclenché en moi des interrogations et un certain malaisedifficile à dépasser.

La seconde chose qui m'a bloqué plus que gêné, estle fait que nous devons "mourir au passé et à l'avenir",donc vivre simplement le présent, le "ici et maintenant". En effet,j'adore vivre en songeant à ce que j'ai fait hier ou à ceque je ferai demain. J'ai besoin de penser à hier, à ce quej'ai vécu, ressenti hier pour avancer et vivre; et c'est ce queje vais faire demain qui me motive, qui me donne du sens.

Aussi cela a-t-il été difficile de lire objectivement,de vivre pleinement l'écrit de Krishnamurti.

De plus, j'ai éprouvé un certain mal être dans lefait que je me sens par rapport à la vision de Krishnamurti en basdu graphe, à peine au dessus de l'état d'individu conditionné,donc très loin de l'être achevé dont parle Krishnamurti.
 
 

Sunmi, Etudiante coréenne à Paris XIII :
 
 

Je voudrais parler du changement de mes idées et de mes sentimentsau cours d'échanges d'opinions au sein de notre groupe.

Je suis une personne totalement conditionnée par la sociétéactuelle où je vis. Le terme "conditionnement", je l'ai vraisemblablementrencontré pour la première fois dans cette U.V., mais jesuis consciente que je le suis.

Depuis que je suis en France, j'entendais souvent dire que j'étaistrès Coréenne. Je ne savais pas exactement ce que cela signifiait.Cela ne devait pas concerner, tout du moins, le physique, mais plutôtmon comportement. Lequel consiste à parler doucement, ne pas contredireles opinions des autres et être à l'écoute des autresplutôt que s'exprimer. Tous ces critères représententplus ou moins la femme traditionnelle de mon pays. Alors, quand on me disaitcela, je n'étais pas vraiment contente car je savais bien que malgrétoutes mes apparences, je suis tout à fait l'opposé. C'estpour cela que je me suis présentée comme une personne radicalementconditionnée par la vie coréenne à tel point que jeme comporte de telle façon sans vraiment m'en rendre compte.

Je me souviens des sentiments que j'ai ressenti tout juste aprèsavoir lu le livre de Krishnamurti. C'était "Se libérer duconnu" que notre groupe a choisi en commun. J'étais frappéepar le fait qu'il a révélé, en quelque sorte, monsecret: mes contradictions: entre ce que je suis et ce que je devais être,en utilisant le terme de la "révolution radicale".

Pendant un moment, je me suis consacrée à la lecture deses livres. Se mêlaient lors de mes lectures à la fois joieet souffrance. Pourquoi cette joie? Parce que Krishnamurti a tout simplementrépondu aux questions que je me posais depuis longtemps. J'étaistout à fait d'accord avec ce qu'il disait sur l'amour, la peur,la liberté, etc.

Je me suis retrouvée tout d'un coup libre devant tous mes problèmescontradictoires. Mais pourquoi cette souffrance? Parce que la réponsela plus pertinente me concernait: "on ne peut pas être libre graduellement.Ainsi voir c'est à la fois agir et être libre".

Alors, il me fallait être radicale.

Etant donné que je suis habituée depuis longtemps àréagir en progressant par étape pour arriver à quelquechose, je me sentais incapable de suivre la voie de Krishnamurti. Mêmesi cette façon de réagir n'a jamais bien marché, ily avait quelque chose qui m'empêchait d'agir ainsi. En fait, c'étaitla peur qui m'empêchait d'agir tout de suite. Comme il disait:" lapeur, c'est le passage de la certitude à l'incertitude". J'ai peurde ne pas trouver ce que je cherche ou de perdre ce que j'ai. J'ai acceptéson enseignement comme une autre idéologie, pour cela il a crééun conflit en moi.

Je me suis retrouvée au point de départ, alors j'ai fermémes livres en me disant que Krishnamurti était quelqu'un de différentet d'extraordinaire alors que je suis ordinaire et n'arriverai pas àvivre comme lui. Du coup, j'ai apparemment retrouvé mon calme. Dufait de nos rencontres régulières et des discussions suivies,j'étais plutôt dérangée par mes collèguesqui me demandaient mes opinions. Plus exactement, j'étais dérangéepar le fait d'avoir déjà goûté à l'enseignementde Krishnamurti avec lequel j'étais en accord. Surtout, ayant commeprojet d'être enseignante à l'avenir dans la sociétécoréenne où les contraintes sociales sont nombreuses et oùla compétition absurde entre les élèves est plus importantequ'en occident, je ne pouvais pas fermer les yeux comme si de rien n'était.Il est pourtant facile de dire: "je n'y peux rien" ou bien "comment pourrais-jeinfluencer le monde", notamment face au système éducatifcoréen qui n'est, certes pas sans problème. Cette fois-ci,Krishnamurti me demande si j'ai vraiment essayé d'être libre,si je veux vraiment être libre.

Il dit dans son livre: "De l'éducation" que l'éducationdoit aider l'individu à mûrir librement, à s'épanouiren amour et en humanité. C'est à cela que nous devrions nousoccuper et non pas à façonner l'enfant conformémentà un modèle idéal. Seul l'amour peut engendrer lacompréhension d'autrui.

Je trouve cela fondamental et tellement beau que je retiendrai cettephrase toute ma vie, même si je ne devais pas être enseignante.Cependant, je me suis rendue compte qu'en premier lieu, je devais êtrelibre et également avoir l'amour. Je suis donc retombée surKrishnamurti comme référence, mais cette fois-ci, avec plusde sincérité, je me requestionne sur le principe de ma liberté:Mon voeu est-il d'être absolument libre?
 
 

Magali, 22 Ans, Licence des Sciences de l'Education, se destine àl'IUFM :
 
 

Je m'appelle Magali, et je souhaite aussi parler du conditionnement.Je voudrais préciser un peu ce que Véronique a appeléle Bouchon, l'Obstacle qui empêche l'ascension de la vie.

Le conditionnement serait en fait les règles de conduite quel'on suit machinalement. Krishnamurti dit que nos pensées sont mécaniqueset que nos réactions sont automatiques. On ne se rend pas comptede ce conditionnement, on ne se pose pas de question. Dans ce conditionnementil y a plusieurs choses qui apparaissent: l'autorité dont on a déjàparlé, Krishnamurti dit que nous acceptons l'autorité etla tyrannie de ceux qui déforment nos esprits et qui faussent notremode de vie. En effet, nous sommes conditionnés dans tout, àsavoir, la tradition. Mais le conditionnement regroupe aussi le manquede connaissance de soi et des autres. Krishnamurti dit: "Je dois prendreconscience du champ total de mon moi-même et ce champ est vital defonction à la fois devant l'individu et la sociétécar on est obligé de se voir par rapport aux autres". Il dit aussi:" Je ne peux m'observer qu'en fonction de mes rapports puisque toute vieest relation". Le gros problème que le conditionnement nous pose,c'est la peur parce qu'elle bloque dans le sens ou elle prend toute notreénergie nécessaire à l'ascension. Krishnamurti dit: "Cette énergie nous est nécessaire, et lorsque cette vitalitésurvient du fait que nous avons rejeté la peur sous toutes ses formes,c'est elle-même, cette énergie, qui provoque en nous une révolutionradicale. Nous n'avons pas à intervenir du tout". En effet, c'esten rejetant la peur que nous pourrons nous élever un peu.
 
 

Anne-Claire, 23 ans, Licence des Sciences de l'Education, se destineà l'IUFM :
 
 

Je m'appelle Anne-Claire et je souhaite vous parler de ce que le livrea provoqué chez moi, en moi. Le jour où nous avons fait connaissance,nous nous sommes fixés l'objectif de tous lire le livre pour laséance suivante. J'ai donc lu ce livre et avoue ne pas l'avoir aimédu tout. En effet, il m'a beaucoup perturbé et finalement lorsquel'on s'est revus après une longue période de grève,ce fut pour moi, une sorte de période de gestation, car j'ai l'impressionqu'il a un peu germé.

D'autre part j'ai aussi le sentiment que ce livre a déclenchéen moi le stade du graphe: " Se questionner, vivre quelque chose, vivreun conflit". Ce livre a été mon conflit en fait. Mon conditionnementme plaisait réellement jusque là et je me suis pris une grosse"claque" dans la figure: Je suis vraiment conditionnée, vraimentprise dans ce système qui n'est pas propre en soi. J'ai réaliséqu'il y a beaucoup de choses choquantes, et en ouvrant les yeux cela neva pas bien et surtout cela ne me plaît plus. Alors je ne suis pasnon plus montée très haut. Maintenant, je suis à larecherche d'une image car sans elle tout cela ne me parle pas beaucoup,et j'ai envie de dire qu'en fait durant toute ma période de conditionnement,je n'étais pas encore née. J'étais encore dans leventre de Maman, bien au chaud, bien lotie, nourrie, logée, bientranquille et puis là, je viens de naître, je découvreplein de choses et c'est à moi de gérer toutes ces choses.

Voilà, je suis aujourd'hui à ce stade du graphe et j'ajouteraià cela que si l'ouvrage de Krishnamurti "Se libérer du connu",n'est pas épais, il n'en n'est pas moins dense.
 
 

Leila, 30 Ans. Licence des Sciences de l'éducation :
 
 

Je vais parler quant à moi, du fait de libérer de l'énergie.Mais comment peut-on libérer de l'énergie?

Krishnamurti dit, et je suis d'accord avec lui: "On ne peut penser àla joie, c'est une chose immédiate, on ne pense pas, on la transformeen plaisir. La vie dans le présent est la perception immédiatede la beauté, la déclaration qu'elle comporte sans la recherchedu désir qu'elle pourrait procurer.

En fait la joie libère de l'énergie et cela permet d'agir,permet de continuer.

Sur le terme méditer, et j'aime beaucoup méditer, il dit:"La méditation est un des arts majeurs dans la vie, peut-êtrel'art suprême et on ne peut l'apprendre de personne c'est sa beauté.Il n'a pas de technique, donc pas d'autorité. Lorsque vous apprenezà vous connaître, observez-vous, observez la façondont vous marchez, dont vous mangez, ce que vous dites, les commérages,la honte, la jalousie. Etre conscient de tout cela semble option et fairepartie de la méditation. Ainsi la méditation peut avoir lieualors que vous êtes assis dans un autobus, ou pendant que vous marchezdans un bois plein de lumières et d'ombres, ou lorsque vous écoutezle chant des oiseaux, ou lorsque vous regardez le visage de votre mariou de votre femme". Voilà, c'est un passage que j'aime. Mais cequi m'a gêné, c'est qu'il parle beaucoup de la penséeet très peu du corps. Mais par la suite, j'ai compris pourquoi.Krishnamurti prend l'être humain dans sa totalité et ne faitpas de partage entre le corps et l'esprit.
 
 

Patrice, 35 Ans :
 
 

Je m'appelle Patrice. Dans toutes les idées et les concepts deKrishnamurti, ce qui m'a le plus frappé, c'était l'idéeou bien le concept de la méditation, et le concept où ilrejette l'autorité. Je n'arrivais pas bien à canaliser celaet puis à partir du travail de groupe, après un certain tempsje me suis mis en résonance avec ces termes. Et aujourd'hui, jepense que parmi les idées avancées par Krishnamurti, ce sontdes idées fortes qui me touchent vraiment profondément. Alors,pourquoi profondément, parce que rejeter l'autorité n'estpas une chose facile, cela suppose un certain travail à faire sursoi-même, autour de soi-même et puis à l'intérieurde soi-même. Je pense que c'est un travail de très longuehaleine car Krishnamurti dit dans un passage de son livre que l'on voitdepuis des siècles que nous nous alimentons de nos rêves etde nos autorités, ainsi nous sommes le résultat de plusieursinfluences et ces influences entraînent un esprit déformé.Ainsi, si cet esprit se regarde dans le miroir, il renvoie une image déforméede lui-même.

A propos de l'autorité: "Tout un chacun peut rechercher une réalitépromise plutôt qu'une réalité non promise par autruice qui permettrait d'opérer un changement et puis de rejeter l'autorité.En rejetant l'autorité Krishnamurti ajoute que l'on devient bienson propre disciple et son propre maître. Ces deux mots m'ont alorsbeaucoup fasciné...

A propos de méditer. Que signifie méditer?

A force de discussions, avec le groupe, j'ai réalisé quesa définition du verbe méditer n'a rien à voir avecune définition que l'on peut se faire. Il ne s'agit pas ici de seconcentrer sur un fait, sur un visage ou sur une idée, mais c'estplutôt le fait de se laisser aller en quelque sorte pour approfondirles choses. J'avoue que c'est le point qui m'a le plus marqué.
 
 

APHORISMES
 
 

La couleur du silence sur le matin est la chance du poème.
 
 

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Entre le soleil et les yeux l'épée des choses.
 
 

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On ne défend que les causes qui nous brûlent.
 
 

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Le deuil est une plainte sans confident.

Geneviève Clancy
 
 
 
 

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Le sage s'empare des circonstances dans le sens de leur réversibilité.
 
 

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Insoumettons-nous

l'air y est plus sûr.
 
 

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Sitôt la rencontre... vois la lente séparation qui vientdéjà mesurant l'effort de chaque pas heureux.

Philippe Tancelin

- Extraits de l'Esthétique de l'Ombre,

de Geneviève Clancy et Philippe Tancelin,

éditions L'Harmattan, 1997 -