Bulletin de CRISE, n°1

Nouveau: le mémoire de DEA d'Agnès Prévost sur la problématique de la formation-action (Université Paris 8, Sciences de l'éducation 1996)

 

Mon amour, ma toute tendre

Aujourd'hui 5 février 1997, c'est le jour de ton enterrement. Quarante cinq ans, c'est trop jeune pour mourir.

Tu es partie plus vite qu'une hirondelle sous le coup de fusil.

A peine t'avais-je serrée dans mes bras lors de ton malaise...quelques minutes et tu étais déjà morte.

Je suis partagé entre une peine immense, infinie, et une colère insurmontable. La peine, j'aurai le temps de la méditer, de l'approfondir. La colère, il faut qu'elle sorte!

Car tu es morte également à petit feu tout au long de cette année 1996.

Ta crise cardiaque est le symptôme d'une société malade qui tue lentement mais sûrement ses agents les plus sensibles, les moins blindés.

Ton institution de formation est vraiment en crise depuis des années.

Toi qui avais mis tant d'espoir en elle et dans cette "communauté éducative" dont tu tentais de cerner la vie, avec quelques collaborateurs d'exception, à travers une recherche-action à la fois intelligente, sensible et créatrice. Toutes tes réalisations ont été jetées au panier du jour au lendemain. Les projets en cours arrêtés, démantelés, annihilés.

Mais plus encore ce qui t'a affectée, c'est la morgue, l'arrogance, le mépris systématique des responsables de cette institution et particulièrement du dernier pseudodirecteur.

Je sais - et nous en parlions souvent quand tu rentrais le soir, épuisée, désespérée, souvent en pleurs - nous savions que tous ces petits chefs se remplaçant les uns les autres pour quelques mois n'étaient que des pions sur un échiquier plus politique et économique dirigé par ces politiciens qui parlent d'amour à la télévision. Dans ton institution, des ombres sans la moindre tendresse se vantaient de management moderne sans en avoir jamais eu la moindre conscience authentique. Internet, les médias interactifs, et Michel Serres étaient leur caution habituelle, leur bannière idéologique pour "dégraisser" l'institution, parler de "flexibilité" et de "nécessité technologique" mais surtout pour la démanteler et l'exiler au "Futuroscope" de Poitiers, sans le moindre respect pour les désirs des salariés. Peu de gens bougeaient et tu prenais des risques.

J'ai souvent voulu réagir devant un tel gâchis et une telle incompétence, mais de quel droit? Si je suis membre de l'Éducation Nationale, et si je sais ce que signifie gérer un service public humainement, je n'étais pas membre de cette institution qui sabordait chez toi ce que tu avais de meilleur.

Car je t'ai entendu dire que tu ne savais même plus "ce que tu valais", quel sens avait ton travail qui était régulièrement invalidé.

Ton attitude me faisait mal car, moi comme bien des gens qui te connaissaient, nous savions ta richesse intérieure, ton intelligence, ta générosité, ton amour des autres et le sens de la création qui t'animait à chaque instant.

Maintenant tu es dans ce grand Ailleurs. "Je te porte en moi comme un oiseau blessé", et "mon amour si léger prend le poids d'un supplice", comme disait Éluard de sa femme Nush.

Mais il faut que tu le saches, je porte également ta parole de justice en moi, ta parole de révolte contre cette horreur économique d'aujourd'hui. Je te promets que tout ce que je dirai maintenant en éducation, en sciences humaines, s'enflammera de cette empreinte de toi-même et que jamais je ne laisserai s'imposer les petits dictateurs de poche, ces liquidateurs du lien social, qui envahissent nos institutions et nos vies quotidiennes.

Comme je te lisais des poèmes souvent dans l'intimité je vais te lire ce dernier poème, pour toi, ce matin où je vis l'incendie du coeur et de l'âme.

René Barbier

 

Tu es l'espace qui s'élargit

Le vent en broussaille

La lumière frisée

Tu es l'amour sous la rocaille

Le lointain derrière le voile

L'arbre sur la colline nucléaire

Mon tapis de prière c'est ton ombre

Tu es la mer avec ses grottes

L'épaule de ses vagues

La soif de ses marins engloutis

Tu es le désir

Quand tu ouvres tes univers

Tu es ma louve bleue

Quand tu te donnes à l'éclaircie

Tu es la naissance

Quand tu fais fondre le désespoir

Par le mouvement de tes cheveux

Le vent du large de ta parole

René Barbier,

Franconville, le 5 février 1997

 

 

Maman,

 

 

Pendant ces dix-huit années, tu as su me donner tout l'amour dont un enfant puisse rêver; mais surtout tu m'as offert la joie de vivre.

Le mot qui me vient à l'esprit et qui me paraît incarner toutes les valeurs que tu représentais pour moi, est le mot générosité.

A présent, je me rends compte à quel point la présence d'une mère est essentielle dans la vie d'un homme : la tendresse ainsi que l'attention que tu m'as apportées, quand bien même les relations difficiles que nous avons eues parfois, je t'en suis infiniment reconnaissant et pour toujours.

Qu'il va être dur à l'avenir pour moi de ne plus pouvoir compter sur ta présence, mais sache que tu seras à jamais dans mon coeur, ma petite maman.

Je regrette aussi le fait que tes petits enfants n'auront pas le plaisir de goûter tous ces petits plats que tu savais si bien préparer.

Je t'aime maman.

Camille

 

 

Parcours de femme

Agnès Ballon Prévost

(1951-1997)

 

 

 

La passion de la vie l'habitait. Depuis ces jours de bonheur et d'exaltation du mois de mai 1968, elle lui avait ajouté un sens et un contenu.

Elle l'a quitté en ce mois de février 1997. Pour quelle cause inaccessible? Dans ces moments, l'on voudrait toujours comprendre comme si cela pouvait suffire pour étancher sa peine. La réponse s'est envolée avec elle, laissant à jamais un désarroi, un sentiment amer d'injustice, de colère et de tristesse incommensurable. La connaître n'aurait pas réconforté ceux qui l'aimaient, mais le gâchis est là trop saillant, trop ostentatoire, pour que n'éclate pas l'évidence flamboyante de ce que ce monde refuse.

En 68, à l'école des Beaux Arts, elle se pénètre d'une âme d'artiste qu'elle ne cessera plus jamais d'être. A Montbéliard dans les années 70, sa route lui fera découvrir Munch, Prassinos, Messagier, Calder, Kisukaï, Matta, Vasarelli, Miro et bien d'autres. Elle aimait partager ses élans pour l'art, son amour du "beau", souvent dans les moindres détails. Elle savait l'expliquer et le pratiquer, jusque dans sa cuisine inoubliable. Il était sa façon de communiquer, comme sa parole inépuisable, son désir de tendresse, son besoin d'affection, sa dévotion pour les autres.

En novembre 70, elle connaît sa première confrontation avec les institutions éducatives, dans un I.M.P. de Normandie. Ses conceptions éducatives basées sur la maîtrise du corps n'avaient guère plu.

Puis, arrivée dans le pays de Montbéliard, avec Jean Hurstel et Daniel Dubois, elle jette les bases de l' "expression créative en éducation" qui sera la grande oeuvre de sa vie et qu'elle mettra en pratique, tant à l'hôpital psychiatrique, dans les ateliers de thérapie et la formation des personnels infirmiers aux techniques "expression et créativité", dans les maisons de l'enfant, les foyers immigrés et dans les lieux éducatifs hors des institutions scolaires.

Naïvement, elle fait visiter ces quartiers à des futurs hauts personnages fascinés par le pouvoir, dont l'un sera premier ministre, porteurs d'espoirs frelatés puisqu'ils n'hésiteront pas à les tromper, déguisés sous des convictions qui se révéleront aléatoires, dès le résultat obtenu. Sa certitude, l'exigence impérieuse d'autres logiques d'organisation sociale et de rapports humains sur des bases concrètes et non utopiques, sortira renforcée de cette expérience politique.

Elle imagine et crée un théâtre d'intervention fondé sur les techniques du "Bread and Puppet theater" et du "Blackbird" dont elle possédait presque parfaitement les techniques. La troupe parcourut les rues de Besançon et de Montbéliard quand la solidarité avec les combattants vietnamiens, à l'aube de leur victoire, se fit pressante.

Puis ce fut la lutte des "Lip". Elle y passe du temps jusqu'à l'épuisement. Là, avec Bertrand, Geneviève et d'autres, s'engagera une lutte décisive pour le droit à l'avortement et à la contraception. Cette fois, sur le thème du droit de "disposer de son corps" et de la "maternité désirée", elle parcourt le pays de Montbéliard, Paris, Rome.., pour pratiquer et enseigner la méthode d' "avortement par aspiration" auprès de centaines de femmes. Les liens solidaires qui se nouaient entre les femmes dans ces occasions la rendaient heureuse, une joie profonde qui se présentait comme un idéal de vie.

De retour à Paris en 75 elle achève ce travail de construction théorique et pratique de "l'expression créatrice" à l'École de Praticiens d'Éducation Créatrice d'Arno Stern. Elle exerce cette passion à partir de 1976 dans les ateliers de peinture, à Courbevoie et à La Celle Saint-Cloud. Elle estimait qu'ils représentaient le principe essentiel de l'éducation par "l'expression créatrice".

Dans ces années, elle fut une pionnière de l'animation scolaire dans les établissements du premier et du second cycle à La Celle Saint-Cloud. Dans les classes, elle dispute avec succès le sacro-saint pouvoir du Maître en fondant son activité sur son intelligence des arts du corps.

"Féministe", elle fut surtout une "femme militante", engagée, comme individu politique, hors des partis qui ne l'intéressaient pas. Elle avait fait le choix de la lutte, pour la cause des femmes dont elle concevait le rôle autrement que de partager, sous prétexte d'égalité, les lieux de pouvoir, ces lieux où la "fin justifie les moyens"; elle voulait inventer une autre conception de l'autorité, d'autres modes de relations entre les individus.

Elle participa à cette discussion dans les groupes de femmes de Sartrouville et de Saint-Germain en Laye dont elle animait les manifestations avec ses créations où l'on voyait toujours jaillir cette esthétique des valeurs qu'elle revendiquait. En marge de ces tâches qu'elle considérait "militantes", elle avait réglé la "section des étrangères" au festival des films de femmes de Créteil et notamment la rétrospective "Elma Sanders" en 1985.

En 1981, elle réalise "La Dînette", un projet qu'elle nourrissait intimement de longue date. Entreprise de restauration gastronomique, avec Catherine, elle y développera ce qu'elle avait de désirs les plus chers, celui du partage et du don, un lieu de fête et de convivialité, le plaisir simple d'une communauté réelle.

Comme conseillère technique, elle met ses connaissances et sa pratique au service de la création, du développement et de la formation des personnels d'un restaurant associatif, "La Tablée", à Marly-le-Roi.

Elle avait voulu arrêter ces expériences pour de secrètes raisons. Mais prenant au sérieux le critère de l'indépendance économique, chère à Simone de Beauvoir, comme modalité de la libération des femmes elle entreprit avec la passion qui caractérisait toutes ses entreprises, des études universitaires au plus haut niveau dont elle concluait chaque étape avec succès. Elles l'amenèrent à des activités de formation diverses pour laquelle elle possédait un talent et une compétence reconnus: à l'université de Vincennes à Saint-Denis et dans de nombreux organismes de formation pour adultes.

Son fils, son expérience fondamentale de la vie, fut son autre oeuvre. Elle le voulait don, l'unique qu'elle n'ait jamais reçu, elle qui donnait tout son amour vers les autres. Elle souhaitait ardemment qu'il puisse s'emparer du désir de la recherche de "comment vivre ensemble". Ainsi, décidant de refuser la scolarisation de Camille, elle trouva dans le groupe "d'Argenteuil" la confirmation et la validité de ses convictions en matière éducative: l'articulation de la parole et de l'esthétique qui n'existe pas sans des valeurs humaines radicales.

L'emploi stable, contracté à l'Éducation nationale, dans les services de formation des personnels ATOS, fut le lieu ultime de sa confrontation avec les institutions. Elle croyait à l'authenticité, à la vérité, contre les stratégies broyeuses d'identité et d'inhumanité. Cette croyance, qu'elle voulait fondatrice, qui l'inscrivait comme être à part dans les logiques modernisatrices, lui fut fatale. C'est à ce moment, où beaucoup de ceux à qui elle avait tout donné pouvaient enfin commencer à lui rendre, que la mort est venue l'interrompre.

Ses valeurs, son engagement sans limites ne doivent par rester vains, il faudra s'en emparer.

 

Gérard Prévost (son ex-mari)

 

 

 

Poème pour une île

pour Agnès

 

Tu sèmes tes parfums dans les pierres

Tu es l'anguille de la montagne sous la mer

Je te vois derrière les brasiers d'ici-bas

Chaloupe renversée soudain par l'insoutenable

Tu décimes la fureur d'un seul cri

Tu retiens l'explosion d'un seul geste

Tu reçois toutes les déchirures du monde

Mais sur tes lèvres mes mots je le sais

sont des dattes fourrées de clair-obscur

Reviens vers mes silences

avec un rien de rêve

de pensées iroquoises

Je ferai de ton corps un cerf-volant

De tes baisers les sondes de l'amour

Tu laisseras ton alchimie

bouillonner dans mes images

Je n'aurai pas de repos

avant que tu ne sois devenue mon plein- chant

Je t'aime du fond des choses

Au coeur même de ce qui disparaît à chaque instant

C'est là que je te reconnais fragile

Un reflet de diamant dans la nuit

C'est là que tu m'environnes

de ta joie d'Amazonie

Je dérive sur ta hanche

Je m'étire sur ton ventre

comme un panda sur son arbre

et je construis mon île avec toi

 

Mon île

Elle n'a plus de frontières

Sa terre tremble au moindre souffle

Sa rivière est un cil sur l'horizon

Mon île nous engendre

Mon île nous prolonge

Elle se nomme Liberté

Elle est faite pour durer

René Barbier

 

Dernier parcours

 

J'ai connu Agnès dans un entretien pour le recrutement du Diplôme Universitaire de Formateurs d'adultes à l'Université de Paris 8. Elle s'est présentée en prétextant être envoyée par une association car je ne voulais pas de candidat payant personnellement les frais de scolarité. En fait elle s'était arrangée en douce pour rembourser les frais d'études versés par l'association. Elle tenait à suivre cette formation coûte que coûte. Je fus impressionné par son parcours de vie dont elle ne me parla pourtant qu'à moitié. Une histoire de vie en étoile, pleine d'imprévus, de création, de choix existentiels et politiques. Une existence comme je la respecte.

Son diplôme en poche Agnès commença sous ma direction une maîtrise en Sciences de l'éducation sur les formations-actions qu'elle pratiquait depuis des années.

Le jour de ses quarante ans, Agnès fit une grande fête. Elle invita tous ses amis connus depuis l'âge de vingt ans. Je fus invité également. Je me souviens d'une danse avec elle qui me fit sentir que nous n'étions pas indifférents l'un à l'autre.

Ce n'est que plusieurs mois plus tard qu'Agnès et moi nous décidâmes de nous aimer.

Elle changea alors de directeur de recherche. Ce fut Jean-Louis Le Grand qui accepta de suivre son travail universitaire.

Avec Agnès nous étions sur la même longueur d'onde. Création et imagination, sens politique de la vie, sensibilité et sexualité, confiance, liberté et don, éducation et formation d'adultes, curiosité à l'égard du monde...Tout nous unissait.

Je lui fis connaître tous mes réseaux, tous mes amis, tous mes collègues.

Certains ont pu apprécier les repas qu'elle préparait avec un sens aigu du don de soi et de l'amour des autres.

Elle découvrit plus profondément l'oeuvre de Krishnamurti qu'elle avait déjà rencontrée lors de sa formation avec Arno Stern.

En 1992 nous partîmes tous les deux pour une tournée de conférences dans dix universités brésiliennes. Je me souviens de ses prestations sur la création et sur la formation d'adultes. Elle savait si bien captiver l'auditoire par ses exemples concrets, son expérience de longue durée et l'intensité de sa parole.

Agnès noua des contacts avec des Brésiliens engagés dans la défense des Indiens du Sertao. Elle continua ensuite, lors de son retour en France, à manifester son soutien à la cause des opprimés.

Durant les années suivantes nous nous retrouvâmes à Saanen en Suisse lors d'un regroupement autour de l'oeuvre de Krishnamurti, avec Gisèle Balleys et le Professeur Krishna, Recteur de l'école de Raghat. Agnès, comme à l'accoutumée, était chaleureuse et savait participer beaucoup mieux que moi à la vie communautaire au quotidien.

Invités à l'Université de Vérone, en Italie, Agnès a longuement développé ses thèses sur la création et sur l'éducation. Comme toujours je l'écoutais avec admiration et bonheur.

Puis ce fut les deux dernières années, les années d'enfer. La médiocrité et la lâcheté des uns et des autres. L'institution professionnelle qui devenait peu à peu de plus en plus écrasante et mortifère.

En été 1996 nous prîmes quelques jours de détente à l'école Krishnamurti de Brockwood en Angleterre, lors d'une université d'été. Un moment de repos chaleureux et de contacts humains dont nous avions besoin.

Puis ce fut cette fin terrible de l'année 1996. Un épuisement de plus en plus évident. Une déroute psychologique. Une solitude d'Agnès de plus en plus grande dans son travail. L'exemple même de la maltraitance institutionnelle.

Le 2 février, à 3 heures du matin, tout à coup, c'était fini.

René Barbier

 

 

 

BLANCHE

OU L'AMOUR DE LA MONTAGNE

 

A la mémoire d'Agnès Prévost

 

 

J'avais une amie dont le prénom était une ouverture sur la beauté du monde. Blanche - ainsi l'appelait-on - portait en elle les horizons comme les voiliers tendent leurs voilures. De la montagne, elle connaissait presque tout. Pas une seule plante aérienne qu'elle n'ait déjà respirée. Pas un seul sentier qu'elle n'ait foulé de son pas de louve. La montagne l'attirait mystérieusement comme d'autres sont fascinés par un visage, une main, un regard. La montagne semblait comprendre et l'attendait. Elle avait toujours l'intuition du montagneux, partout où elle se trouvait, que ce fut dans le désert ou dans la steppe ; au bord de la mer ou à l'orée d'une forêt. Elle était née du flanc de la montagne, alliance de soleil et de nuages déchirés, à la frontière de la neige et du silence. Suspendue parfois entre deux espaces, jamais elle n'avait eu le moindre accident, la plus petite égratignure. Dès qu'elle apercevait une montagne, elle savait déjà qu'elle atteindrait bientôt son sommet. Non par goût de la domination, mais par nécessité intérieure, comme si là-bas, là-haut, dormaient depuis toujours ses propres racines imperceptibles. Elle aimait gravir la montagne par des chemins détournés, en débroussaillant et en sautant par dessus les futaies. Blanche prenait rarement les sentiers bien aplatis par les promeneurs du dimanche. Elle découvrait sans cesse de nouveaux carrefours, de nouvelles allées mal tracées. Elle n'hésitait pas à prendre le temps de contempler le paysage, de discuter avec les végétaux et les oiseaux, de caresser les rochers volcaniques, de poser sa joue sur l'écorce d'un arbre foudroyé. Tout son être était porteur d'une relation avec son environnement naturel et, comme par miracle, tout ce qui vivait là n'avait aucune crainte de sa présence. Or Blanche , un jour, s'éprit d'un beau chevalier de l'ancien temps. Elle l'aimait pour ses aventures sur des terres lointaines. Pour sa force de vie et pour la faiblesse qu'elle y discernait.

Son amant n'avait d'yeux que pour elle : les plus exquises jeunes filles passaient près de lui comme des ruisseaux ensoleillés sans qu'il s'en émeuve. Blanche était troublée par cet amour si étrange, si rustique dans son épaisseur. Son amant ne supportait pas qu'elle puisse dépasser le milieu d'un versant montagneux. Il s'affolait dès qu'elle faisait mine de gravir vers les sommets étincelants. Il n'avait jamais pu lui dire la raison de sa peur. La connaissait-il vraiment ? Il savait simplement ne pouvoir aller jamais plus loin, lui-même, qu'à mi-chemin, pris dans l'étau du haut et du bas, fixé sur le versant comme une flèche sur la corde tendue d'un arc de pierre. A chaque fois, arrivée à mi-hauteur d'un sommet, Blanche pensait à son amant et cette image recouvrait tout à coup l'ensemble du paysage. Elle avait de plus en plus de difficulté à rester présente dans l'instant des fleurs et l'immobilité fugace d'un rapace aux yeux d'or. Plus encore, elle ne devait pas regarder vers les cimes et elle avait pris l'habitude de détourner la tête vers les profondeurs de la terre. Ainsi pouvait-elle concilier son attirance pour la montagne et son amour pour son amant. Un jour, cependant, au détour d'une forêt ténébreuse, une montagne lui apparut dans tout son éclat multicolore. Montagne terrible ! aux sommets presque invisibles dans leur blancheur. Aux parois abruptes et tranchantes. Aux formes indéfinissables. Aux forêts mouvantes. Aux cascades vertigineuses. Aux lacs noirs d'un silence sans fond. Blanche ne put se retenir. Elle décida sur le champ de rencontrer cette montagne bien qu'elle n'eût pas prévenu de son aventure. Elle commença par en faire le tour pendant des jours et des jours. Puis, un matin, elle repéra une trace sinueuse qui s'enfonçait vers le ciel et la suivit. Jamais montée ne fut plus légère, ni rencontres plus odorantes. A croire qu'elle était portée par l'Ange de la brise. Toute halte était profitable à son expérience. Toute nouvelle avancée lui permettait d'improviser un monde nouveau. Arrivée à mi-pente, Blanche ressentit comme une douleur dans le ventre. L'image de son amant lui revenait, fidèle. Blanche ne pouvait plus faire un pas. Elle restait immobile au milieu d'un stock de laves pétrifiées. La peur panique de perdre son amant l'envahit soudain. Elle sembla se liquéfier, disparaître dans la crevasse qui bordait ses pieds. Elle n'était plus ni du haut, ni du bas. Blanche était de nulle part, inexistante, invisible à elle-même. Seule sa peur de perdre son amant l'enracinait là, à mi-chemin, dans cette région qui ne la concernait pas. Or des vents puissants se mirent à souffler. Une pluie orageuse se déversa tout à coup sur elle. Mille éclairs vinrent zébrer son visage englouti. Sous ses pas, la montagne commença à trembler, puis à se fissurer par morceaux. Il lui semblait que la nature entière passait à travers son corps dans un flux ininterrompu de créations et de destructions épouvantables. Elle n'osait plus regarder vers le bas, comme à l'accoutumée, car elle était gagnée par un vertige sans précédent. Dans les profondeurs de la vallée, les ombres paraissaient crocheter sa vie pour l'entraîner vers un magma insondable. Ce fut une marmotte égarée qui la sauva. Elle entendit d'abord son petit pas furtif, puis la vit dévaler une carcasse d'arbre pourri et partir vers les hauteurs. Blanche osa jeter les yeux vers les cimes. A ce moment précis, elle aperçut cette sorte d'éclat étoilé qui marquait la fin des sommets et le commencement de l'univers.

Elle perdit sa peur comme on lâche un ballon rouge. Sans réfléchir elle avança ; sans faire attention, somnambule de son destin, elle gravit la montagne aux contours de plus en plus lisses comme la peau d'une enfant. Son regard restait fixé sur l'étoile minuscule des sommets. Blanche fut bientôt au plus haut pic de la montagne. Elle allait juste toucher cette mince pellicule de rêve et découvrir un je-ne-sais-quoi dans un presque-rien quand son âme glissa le long de son corps et vint s'unir à l'impénétrable panorama qui s'enflamma pour l'éternité d'une seconde.

 

On ne retrouva jamais Blanche comme avant.

 

René Barbier

 

 

Agnès

 

Si un mot me vient à ton égard, Agnès, c'est celui de «généreuse».

Tu as d'abord été pour moi une autodidacte brillante et créative, comme on aime les voir arriver dans notre université ouverte aux travailleurs. Des personnes comme toi ayant expérimenté leur créativité sur les rives les plus diverses de leur travail. Pour toi, cela allait de ton activité de plasticienne à la pédagogie artistique en passant par le métier de chef de cuisine.

Tu as été ensuite une de ces étudiantes à la créativité jaillissante et proliférante dont je savais que rien, ni moi ni personne, n'arrêterait dans son exubérance, hormis des contingences extérieures impératives. Dans le petit groupe des étudiants de troisième cycle, tes remarques étaient pertinentes et avisées et ta présence chaleureuse. Au nom de ce groupe, dont certains et certaines sont ici, je te salue.

D'un point de vue intellectuel, et probablement peu de personnes ici, dans cette assemblée ne te connaissaient sous cet aspect, tu laisses une production originale, méconnue, sur un thème «la formation-action» dont tu avais non seulement fait le tour mais dont tu avais été aussi capable de produire une distance critique et de faire oeuvre de création. les rares lecteurs universitaires ou spécialistes de ces domaines y avaient tous salué une valeur des plus originales. Plutôt qu'un D.E.A., c'était déjà l'esprit et la forme d'une thèse avec toujours cette fougue proliférante qui te caractérisait. Si je le peux, si nous le pouvons, René, les personnes de ce groupe, nous allons tenter de le rendre public, de le publier tant il marque par sa pertinence et son originalité. C'était ton projet, tu me l'avais dit, et que celui-ci te tenait à coeur. Et aussi faire en sorte que cette fatigue, cette énergie fulgurante que tu y as mise tout en exerçant par ailleurs ton métier de consultante, y passant des vacances et des nuits entières, ne restent pas lettres mortes.

Tu étais aussi l'amie, toujours prête à accueillir dans sa maison, les bras ouverts pour quelque fête ou rencontre amicale où tu avais la gentillesse de m'inviter et où j'avais plaisir à venir. Tu étais aussi la compagne tendre de René et pleine de sollicitude.

Agnès. Au revoir.

Jean-Louis Le Grand

(le 5 février 1997)

 

 

Bonjour Agnès

 

Toujours le sourire

qui allume ton regard

Tu es la joie de vivre

l'éclat l'éclair

et l'élégance du geste

Passionnément artiste

de ta générosité flamme,

la douceur, la douleur

Toute la vivance du désir

un choix sauvage

la belle allure et la réserve

_ Et puis le cri éclate

en son fracas de foudre

Il n'arrête pas

de hurler en silence

le silence lisse

et clos

Un galet des grèves

au rivage d'absence

 

Alexandre Lhotellier

 

 

Dans la langue des heures

Agnès est appelée

A rejoindre l'Ailleurs

 

Béatrice Bélard

 

 

 

* * *

 

A Agnès Prévost, in mémoriam.

 

Mais que peut l'esclavage

Puisqu'à l'intérieur

Tu nous accueilles encore

 

 

L'ombre a regardé au fond d'elle-même

Elle y a vu le prisme de la vie

Déchirer en un seul éclair

Le sourire vaillant que tu savais nous offrir

 

Des pages se tournent avec violence

Contraintes sous la charge noire des torrents

Et quelques bruissements faits pour nuire

 

Qui d'entre nous ne s'était pas préparé

Qui d'entre nous n'était pas conscient de la séparation

N'avait pas tenté d'imaginer le dernier envol

Pour mieux l'apprivoiser

 

Mais de la faux s'aiguisant sur nos jambes

A tinté ce rappel foudroyant

L'approche n'est jamais concluante

Lorsqu'il s'agit de la mort

Christophe Forgeot

 

 

A Camille, à Gérard, à vous tous,

 

Nous voudrions aujourd'hui au coeur de votre tristesse, parler de la vie, des quinze ans de vie que nous avons partagée avec Agnès.

Nous étions nombreux dans le groupe, enfants et parents à être liés dans et par ce projet à essayer d'apprendre à vivre ensemble.

Chacun et chacune gardent de toi une image forte. Tu n'as laissé personne indifférent.

Dans le groupe, comme partout ailleurs, Agnès créait, débordante d'idées, ayant le goût des choses bien faites, peut-être trop.

Avec le même bonheur elle incarnait la convivialité à "La Dînette", elle suscitait auprès des enfants un élan et un sens artistiques, exigeant beaucoup, ne les épargnant pas jusqu'à la réalisation: cela portait ses fruits, et c'était beau.

Agnès avait du goût.

Ardente, véhémente, fer de lance quant aux idées progressistes, elle s'est engagée à fond dans ses actions militantes. On se souvient de ses arguments et de la force de ses "non"!

C'était peut-être une question de tendresse, difficile à se dire, mais bien présente.

Pour nous aussi, c'est difficile de la dire cette tendresse. Pourtant nous voulons continuer d'affermir l'amitié qui nous lie.

C'est avec toute cette mémoire que nous te saluons... Agnès.

 

Le collectif parent-enfant.

(groupe d'Argenteuil)

 

 

Ne reste pas à pleurer devant ma tombe.

Je n'y suis pas, je n'y dors pas.

Je suis un millier de vents qui soufflent ;

je suis la lumière du soleil sur le grain mûr ;

Je suis la douce pluie d'automne.

Quand tu t'éveilles dans le calme matin,

Je suis le prompt essor

Qui lance vers le ciel où ils tournoient les oiseaux silencieux.

Je suis la douce étoile qui brille la nuit

Ne reste pas à te lamenter devant ma tombe.

Je n'y suis pas ; je ne suis pas mort.

Anonyme

(de la part d'Agnès Duraffour)

 

 

* * *

 

Les pleurs de l'histoire s'animent,

démunis les mots restent,

le verbe devient timide mais le soleil subsiste...

L'image tournoie, la douceur s'unit à la tendresse,

Agnès donne l'empreinte,

Une trace indélébile de la vie.

Sourire et chaleur enveloppants,

Sa lumière est belle, la bougie s'agite, elle nous parle de l'être infini.

La spirale est éternelle dans une quête de sens affirmée.

Un jour Agnès m'a dit : «Pourquoi veux-tu rentrer dans le désir de l'Autre? Qu'est-ce que l'amour?» Première réflexion, départ de l'étonnement, autre éveil de l'émotion.

Sa présence reste entière, l'odeur des fleurs nous exalte,

L'amour apparaît triomphant, les mains caressent l'existence,

L'étincelle continue d'affirmer et la chaleur de sa flamme nous attire. Ma construction passe par notre rencontre. Je pense très fort à vous.

 

Félicia Laridon-Valentini

 

 

 

Agnès,

 

Le sourire, l'invite, l'ouverture, la fougue brûlante, les yeux immenses,

qui scrutent, qui cherchent, qui regardent, qui accueillent.

Une flamme éteinte ou plutôt vacillante, m'a-t-on dit!!!

J'y ai vu une dévoreuse, un claquement de fouet.

Je l'ai croisée, on s'est croisés, dernières images.

Un regard qui m'appelle,

dans le creux des omoplates,

une rame de métro,

un matin.

 

Le matin de la remise du titre de Dr Honoris Causa de Habermas à St Denis.

Vas-y Stéphane, dits aux Dufistes que c'est comme si Freud venait à Paris 8,

Vas-y saute, mords, fonce, et puis dernier instant, dernier sourire,

Je suis sur le quai, la rame repart.

 

...FLASH...

 

Vision d'un corps, d'une enveloppe, mince, fine, grise, plus de pommettes rondes, plus de sourire, vide, une enveloppe vide. Mais où est-elle? Où était-elle? Près de René, de Camille, des étudiants , des femmes, des immigrés

Et moi? Et nous? Où sommes-nous?

Encore dans une enveloppe de chair et de sang.

Me laisserais-je freiner par cette enveloppe?

Vais-je l'utiliser, comme d'un outil d'un accès à l'autre, à l'échange?

Pour faire émerger ce monde d'êtres humains?

Oui je le veux.

Stéphane Colenthier

Paris, le 12/02/097

 

 

Pour Agnès

 

Le temple de la paix céleste

s'ouvre pour le coeur

céramique jaune ourlée de vert

les terrasses montent vers le ciel

le dieu aux huit bras

regarde avec ses mains

ma prière s'élève comme la fumée de l'encens

le moine à l'écharpe violette

fait résonner le gong trois fois

Un pin sur la colline

dit la beauté du jour

 

Chengde

 

Pour toi, René

 

L'éclaircie

 

Sous la mousse verte qui recouvre le sol, le début de l'éclaircie

Sous les arbres verdoyants de la sieste je me réveille, personne

Seul le vent, ancienne connaissance,

ouvre furtivement la porte et feuillette un livre

 

Liu Pan (11e siècle)

De la part d'Isabelle Fernandez

 

 

 

Lettre à Christian BOBIN,

poète et écrivain.

 

Cher Monsieur,

 

J'ai besoin de vous écrire comme on écrit à un ami.

Car vous êtes mon ami sans le savoir.

Sans doute parce que j'aime la poésie depuis toujours.

Sans doute parce que j'enseigne le sens de la sensibilité en sciences humaines à l'université.

Sans doute parce que votre mouvement d'être me fait penser à ce philosophe connu depuis trente ans et dont l'oeuvre m'a inspiré un groupe de recherche : Krishnamurti.

Mais ce besoin que je ressens aujourd'hui est lié à un événement, une mort brutale, celle de ma compagne. Elle avait quarante-cinq ans.

Elle est décédée dans mes bras à trois heures du matin, subitement, en cinq minutes.

Crise cardiaque a-t-on dit.

Impuissance, Abîme, Folie à deux pas.

Besoin des autres, de l'autre, de l'ami, de ma fille et de sa mère.

Je croyais connaître la mort intime par expérience, tant de fois répétée.

On n'a jamais fini avec la mort. On ne connaît rien de la douleur de la perte. C'est toujours à revivre. Toujours à recommencer jusqu'à la fin.

Je fais le tour de ma douleur comme un Oriental tourne autour de sa montagne sacrée au Tibet.

Comme un fait de synchronicité, un mois avant sa mort, j'avais lu votre livre "La plus que vive".

Je lui en avais parlé. J'avais dit à quel point j'aurais aimé écrire un tel ouvrage pour la femme aimée.

J'avais également informé mes étudiants en sciences de l'éducation de la qualité humaine de cet ouvrage. Un prérequis pour entrer en éducation avec une écoute sensible.

Je le relis aujourd'hui et un flot d'émotion m'envahit.

Que de points communs entre cette femme Ghislaine et Agnès, ma femme.

Une allure d'existence qui s'ancrait dans le moindre geste, le plus simple mot.

Une invention permanente. Une attention de chaque instant à la vie dans sa plénitude.

Un rire et un sourire, comme deux terrains d'aventure pour nous, hommes, qui restons des enfants, comme vous l'écrivez si justement.

"Ton rire me manque".

Agnès avait fait trente-six métiers. Sans cesse son sens de la création était à l'oeuvre.

Elle était libre et comme Ghislaine conjuguait intelligence, liberté et amour.

Elle était la générosité même. Ses repas étaient des offrandes, des "festins de Babette" - ce film dont elle me parlait souvent.

Elle était impliquée dans la vie sociale - une vraie politique - sans être une politicienne, depuis son plus jeune âge. Une rage de justice tissée d'une infinie tendresse. Elle n'était pas de ceux qui demandent des certificats d'hébergement à leurs amis étrangers.

Un amour sans possession.

Une Ouverture d'être.

"Tu as toujours tenu ton impatience serrée contre ta douceur". Comme vous dites si bien ce que je ressentais d'Agnès.

Agnès, c'était également une blessure primordiale. Une blessure réouverte à chaque regard sur le monde. Une cécité impossible sur les maux et les mots institués. Une fragilité de fleur sauvage.

Nous avons écouté tous ensemble le Requiem de Fauré devant son lit de mort.

Nous, sa famille, son fils, ma fille, ses amis, mes collègues et étudiants, tant de monde...

Un impressionnant moment de recueillement, de partage, d'amitié vraie.

Un sens du sacré sans être un code religieux, sans église ni prêtre.

Mais son amie a dit une prière juive pour elle.

Mais j'ai pensé à Krishnamurti.

Mais d'autres amis ont peut-être prié dans leur langue et selon leur culture.

Trois jours avant sa fin elle avait fait un cauchemar. Elle m'avait vu partir, les pieds devant, de sa maison. C'était une séparation radicale, absolue. Jamais plus nous nous reverrions...

Je ne m'étais pas inquiété puisqu'il s'agissait de moi.

Spécialiste de l'imaginaire, j'ai été déjoué par l'imaginaire.

Maintenant je te porte en moi et j'avance prudemment vers toi comme le colibri sait si bien faire avec l'étamine d'une fleur qu'il ne veut pas détruire.

Des larmes coulent pour dire la pluie de l'âme.

Des rires jaillissent pour affirmer l'étincelle dans la pierre noire.

Comme Ghislaine, tu avais peur de vieillir, Agnès. Tu me disais que tu mourrais jeune.

Tu as tenu ta promesse.

"Le temps déborde"

Mon temps, notre temps, avec celui d'Éluard et de Bobin.

 

Les poètes ne savent pas vraiment refermer les cercueils.

Avec toute ma reconnaissance1

René Barbier

1) J'ai reçu depuis une lettre très chaleureuse de Christian Bobin.

 

 

Paris, le samedi 8 février 1997

 

Lettre à mes frères et soeurs, mes amis, mes compagnons de route

 

 

J'ai été très touché par la présence physique et/ou symbolique que vous avez manifestée lors du décès de ma femme Agnès, mon éclaircie, mon eau vive.

 

Je remercie, tout particulièrement pour leur aide immédiate, mes amis les plus proches, qui sont souvent des étudiants et des collègues. J'ai une pensée d'une infinie tendresse pour Éliette, dont l'amour ne me quittera jamais et pour Laurianne, notre fille qui est si belle à l'intérieur de ses chaumières.

Vous me connaissez et vous savez ce que je peux ressentir.

Une avalanche d'émotions.

Une douleur sans nom.

Il est si rare de communiquer sur tous les plans de l'être avec une autre personne, tant attendue.

Mourir brutalement à 45 ans, quelle injustice !

Je ne suis plus devant l'Abîme. J'y suis plongé et je ne sais plus où je vais.

Un grand calme m'habite en même temps comme une frondaison de verdure sous un soleil trop rouge.

Je ressens une peine sans frontière et, simultanément, une compassion inimaginable pour tous les êtres vivants qui souffrent, comme moi, dans les cellules de leur corps.

Je ne sais pas si je m'en sortirai.

Cela ne dépend pas de moi.

Ma fatigue d'être parfois me fait douter.

Mais l'affection de vous tous, mes amis, est un frein si subtil à l'obscure dynamique de l'Opaque.

De mon ventre sort un flux infini où rayonnent la plus haute Vie et la plus haute Mort.

Je ne pourrai plus vivre sur le mode habituel de la relation humaine, souvent si abstrait et inattentif à l'autre. Je préférerai partir ou crier.

Il n'y a plus d'hier, demain n'existe pas.

Seul le bel aujourd'hui - le Bonheur - dans le pointillé lumineux des instants fugaces.

 

Je vous aime

 

René Barbier