Texte publié dans Les Temps Modernes, n° 622, daté de décembre 2002-janvier 2003
Pascal Bouchard
Un beau jour, un rabbin de la communauté juive
d’une petite ville de Pologne....
Je suis journaliste, directeur de la rédaction
d’une agence spécialisée en éducation, L’AEF (l-aef.com),
et je raconte souvent cette histoire aux jeunes journalistes que j’embauche.
Je l’emprunte à Marc-Alain Ouaknin, et à sa Bible de l’humour
juif . Cette fable, comme toute fable, est beaucoup plus sérieuse
qu’il n’y paraît. Elle définit une éthique professionnelle,
une forme d’objectivité en même temps qu’une subjectivité.
Voici donc cette histoire. Le rabbin-juge de paix du
quartier juif d’une petite ville d’Europe de l’Est reçoit un des
habitants, qui se plaint de son voisin, lequel lui a fait le plus grand
tort. "Tu as raison de te plaindre", lui dit le rabbin après l’avoir
longuement écouté. Libre à vous, si vous voulez à
votre tour raconter cette histoire, d’inventer toutes les bonnes raisons
qu’a Elie de se plaindre d’Isaac. Le rabbin convoque Isaac, qui lui explique
les torts, encore plus grands, d’Elie. Le rabbin est convaincu: "tu as
raison", lui dit-il. Sa femme arrive alors et lui reproche son inconséquence:
"l’un te dit blanc, l’autre te dit noir, et aux deux tu dis qu’ils ont
raison!" Il la regarde, pensif. "Tu as raison", lui dit-il enfin.
Dire que chacun a raison pourrait être la marque
du cynisme. En matière d’éducation, Allègre a raison,
Lang a raison, Ferry a raison, le SNES a raison, le SE a raison, le SGEN
a raison... parce que tous ont également tort. Je récuse
absolument une telle attitude. Chacun a raison, parce que chacun a d’excellentes
raisons de dire ce qu’il dit et d’agir comme il le fait, là où
il est, à l’instant donné, à moins d’être un
irresponsable. A chacun sa cohérence, son système de pensée,
ses intérêts: la tâche du journaliste est de les percevoir,
et de comprendre chaque prise de position, chaque action, chaque déclaration,
dans son contexte propre. Cette exigence d’objectivation, d’objectivité,
suppose que le journaliste soit capable de renoncer à dire "le vrai",
pour dire "ce qui est", de prendre une certaine distance avec l’événement
pour en percevoir les causes, et, simultanément, de faire un effort
d’empathie pour percevoir les bonnes raisons de chacun des acteurs d’un
débat.
Il est assez facile au journaliste d’appliquer un tel
principe lorsqu’un syndicat s’oppose à un employeur. La logique
économique de l’entreprise et la logique de défense des intérêts
individuels de chacun des mandants du syndicat sont clairement identifiables,
leur cohérence évidente, même si les stratégies
mises en œuvre ne le sont pas toujours. Il est plus difficile de l’appliquer
pour rendre compte d’un débat intellectuel, par exemple celui qui
oppose les "pédagogues" et les "anti-pédagogues" ou "républicains".
Philippe Meirieu et Alain Finkielkraut ont été les figures
emblématiques de ce débat pour l’année 2000. Pour
l’un des deux, j’éprouve de l’amitié et du respect. Je le
considère comme un authentique philosophe, je connais sa grande
générosité, et sa parfaite honnêteté.
Pour le second, j’éprouve des sentiments très différents.
Mais cela ne signifie pas qu’il ait tort. Ou plutôt, je me dois de
rechercher en quoi il a "raison", exactement comme le rabbin recherche
en quoi chacun de ses justiciables a raison.
Le journaliste perçoit bien que le conflit de
ces deux hommes n’est qu’un épiphénomène, l’une des
manifestations du débat qui traverse les questions d’éducation
depuis le tout début des années 80. Il en observe les manifestations
dans les contributions des divers acteurs, livres, conférences,
articles... Il tente d’en évaluer à chaque fois la nouveauté,
il s’étonne souvent de la permanence des termes sous la diversité
des formes. Il se dit que la violence d’un tel débat est incompréhensible
à qui n’est pas du sérail, aussi incompréhensibles
que nous le sont aujourd’hui la querelle des iconoclastes et des iconolâtres,
ou celle du sexe des anges. Mais il sent bien qu’aujourd’hui comme hier,
des enjeux essentiels animent les passions, au-delà des mots et
des arguments qui sont employés.
Mon interrogation est professionnelle. Mais cette interrogation
est aussi personnelle. J’ai été enseignant avant d’être
journaliste et avant de connaître les sciences de l’éducation
. Quelle serait ma position si j’étais encore le jeune professeur
de lettres que j’ai été? Comment aurais-je réagi à
telle proposition de réforme, à telle polémique? La
question est évidemment absurde, car elle suppose que je sois autre
que je ne suis, mais dans la mesure où elle ne peut avoir de réponse,
elle m’oblige à un travail d’empathie avec chacun des deux clans.
Comme je n’ai pas l’autorité, ni la compétence voulues pour
examiner les positions des uns et des autres sur le fond, je me contenterai
d’en interroger les formes, et les manifestations, avant de risquer certaines
hypothèses.
Il convient d’abord de noter que c’est par facilité
que j’ai évoqué deux clans ou deux partis. Les pédagogues
sont loin de former un groupe cohérent. L’AECSE (association des
enseignants et des chercheurs en sciences de l’éducation) compte
500 membres environ, essentiellement des universitaires qui ont toutes
les qualités et tous les défauts des universitaires. Leur
reprocher leur vocabulaire abscons est aussi absurde que de reprocher aux
mathématiciens de poser des équations, ou aux hellénistes
d’user d’un alphabet spécifique. Comme tous les universitaires,
ils ont des sujets d’études et des stratégies personnelles.
Certains sont professeurs, plus ou moins prestigieux, d’autres maîtres
de conférences qui doivent publier s’ils veulent être qualifiés
par la 70ème section du CNU. S’y ajoutent la diversité propre
à tous les groupes humains, le jeu des sympathies et des antipathies,
des affinités idéologiques, des rivalités personnelles...
Une seule donnée paraît réunir tous ces spécialistes
de l’éducation: la conviction que l’éducation est susceptible
d’être un objet d’étude, ou du moins que la question de sa
constitution en sujet d’étude mérite d’être posée.
La plupart suppose que ces études peuvent, dans certaines conditions,
avoir des conséquences, et même des conséquences positives,
sur les politiques éducatives, voire sur les attitudes et les comportements
des enseignants, des formateurs, des animateurs, des éducateurs,
des travailleurs sociaux...
Les anti-pédagogues ne constituent pas même
une association, mais bien davantage une nébuleuse. Si quelques
figures émergent, si elles peuvent se regrouper parfois, elles ne
constituent en rien un parti, une organisation, ayant en partage une théorie,
une référence idéologique stable, hors, pour beaucoup,
leur attachement à "l’école républicaine" et pour
certains, leur méfiance à l’égard de la mondialisation
ou de la construction européenne. Les anti-pédagogues se
définissent d’abord comme anti, et leurs écrits sont d’abord
des textes de réaction.
Beaucoup de ces anti-pédagogues sont philosophes,
souvent professeurs de philosophie dans les lycées. Or, paradoxalement,
la première caractéristique des textes qu’ils opposent à
ceux des pédagogues de ne pas constituer des ensembles académiques,
selon les critères de cohérence qu’ils défendent par
ailleurs, lorsqu'ils expliquent à leurs élèves comment
écrire une dissertation par exemple.
Ainsi des textes qui fondent la pensée "républicaine",
ceux de Jacques Muglioni, ancien doyen de l’inspection générale
de philosophie, spécialiste de Kant et de Comte. Rien n’est plus
éloigné du style de Kant que celui de la conférence
que ce "primus inter pares" des enseignants de philosophie prononça
à Spa en 1980 . Eblouissant, lyrique, épique même parfois,
"la fin de l’Ecole" est davantage un morceau d’éloquence qu’une
lente, prudente et systématique réflexion, à la manière
des "prolégomènes" ou de la "Critique de la raison pure".
Ses élèves et éditeurs, qui ont rassemblé quelques
années avant sa mort ses écrits sur l’Ecole, Jacques Billard
et Jean d’Yvoire l’écrivent dans leur préface: "nous étions
nombreux à disposer de quelques textes de Jacques Muglioni, mais
personne n’avait les mêmes et régulièrement nous en
découvrions qui nous étaient inconnus". C’est peu dire que
le doyen du groupe des philosophes de l’IGEN ne s’était pas soucié
de construire une oeuvre sur l’éducation, mais qu’il semait ses
idées au fil de ses productions, au hasard de ses contributions.
A ma connaissance, il faut attendre 1999 pour qu’un autre de ses
disciples, Henri Pena-Ruiz, reprenne l’ensemble de ces thèses, et
les organise en un ouvrage construit selon les canons ordinaires de la
philosophie.
Je ne connais qu'un seul autre auteur parmi les anti-pédagogues
qui affiche une volonté d’accomplir un travail répondant
aux critères académiques habituellement reconnus, Denis Kambouchner.
Pour les autres, ils publient des essais, des pamphlets, des articles,
des points de vue, mais rien qui prétende constituer un traité,
un traitement philosophique de la question scolaire. Alain Finkielkraut,
par exemple, évoque volontiers une "essence" de l’Ecole, dont témoignerait
l’étymologie du mot école. Mais il ne dit rien de ce qu’est
une essence, de ce qu’est une essence pour une institution, ni de l'articulation
entre une essence et les manifestations temporelles, hic et nunc, de cette
essence. Il use d’un vocabulaire philosophique, mais ne fait pas œuvre
de philosophe. Or ses amis semblent s’en contenter. Charles Coutel, président
de l’association nationale des professeurs de philosophie, lors d’un débat
organisé par France Culture à la Sorbonne et diffusé
en direct, évoque la nécessité d’ "instituer" l’école,
et s’adresse au public, qui "sait bien ce qu’il veut dire par là".
Mais à ceux qui ne savent pas, il ne donne aucune explication. Tous
les philosophes anti-pédagogues ne sont pourtant pas médiocres.
Certains sont même d'authentiques penseurs, qui ont produit par ailleurs
des réflexions métaphysiques, ou de philosophie politique
qui retiennent l’attention. Mais ils abordent la question scolaire "de
biais", sous l’angle de la laïcité, de la République,
de la place de la culture dans la société, ou de l’ordre
des générations, et non frontalement.
Seuls donc deux livres "anti-pédagogiques" se
proposent de produire un discours positif sur l’Ecole, sur ce qu’elle est,
ce qu’elle devrait ou pourrait être, et abordent de front cette question.
Le paradoxe n’est qu’apparent, et la question de la forme, à laquelle
je m’attache, est peut-être au moins aussi importante que le fond,
que je n’évoquerai pas ici.
Mais j’ai entendu l’amertume de bien des "pédagogues",
qui avaient le sentiment de n’avoir pas été lus. La bibliographie
de l’ouvrage de Bertrand Vergely par exemple, "Pour une école du
savoir", est significative. Il dénonce les conceptions contemporaines
du savoir, mais ne mentionne pratiquement que des auteurs anciens, ne cite
presque aucun contemporain., et semble tout ignorer des travaux de Bernard
Charlot ou du groupe ESCOL de Paris VIII, qui font pourtant aujourd’hui
autorité, pour une bonne part de la communauté universitaire,
sur ce qu’est le rapport au savoir.
Le livre d’Hervé Boillot et de Michel Le Du, "La
pédagogie du vide" , porte clairement en sous-titre "Critique du
discours pédagogique contemporain". Les auteurs citent Philippe
Meirieu (trois livres et trois articles ou conférences), Antoine
de La Garanderie (3 titres), Daniel Hameline (1 titre), Louis Legrand (2
titres), Maria Montessori, André de Peretti, Jean Piaget, Jerry
Pocztar, V et G Landsheere ainsi qu’un ouvrage collectif sur l’évaluation.
C'est peu pour juger du "discours pédagogique contemporain", qui
est d'ailleurs perçu comme un discours homogène, et qui n'est
jamais saisi dans sa diversité.
Ce ne sont que deux exemples. Mais l’observateur que
je suis se demande nécessairement combien de "républicains"
ont lu de Philippe Meirieu autre chose que ses articles parus dans les
pages "Rebonds" de Libération ou les pages "Horizons" du Monde.
Certains d’entre eux n’ignorent pas l’existence de Bernard Charlot. Mais
que savent-ils de Michel Develay, de Janine Filloux, de Rémi Hess,
de Dominique Glasman, de Francis Imbert, pour ne prendre que quelques noms
au hasard, et que savent-ils de la diversité de la pensée
pédagogique?
Manifestement, là n’est pas le problème.
Où est-il? C’est ce que nous nous proposons d’élucider.
Les textes des anti-pédagogues sont, presque toujours,
des textes en réaction à des prises de position publiques
qui peuvent avoir une influence sur le système scolaire. Que quelques
dizaines d’universitaires se réunissent en colloque pour débattre
doctement des diverses formes de l’intelligence, ou des schémas
hypothético-déductifs ne gêne personne. La plupart
des écrits qui ressortissent aux sciences de l’éducation
n’ennuient que ceux qui sont contraints de les lire, les étudiants
des IUFM par exemple. Il est donc assez naturel que les anti-pédagogues
ne connaissent des pédagogues que les auteurs et les écrits
qui pèsent dans le débat politique, et qu’ils négligent
les autres.
Ils ont, de plus, quelques bonnes raisons de se méfier.
Le statut des publications des chercheurs n’est pas toujours clair.
Les universitaires de la 70ème section sont souvent
issus de mouvements pédagogiques, CRAP-Cahiers pédagogiques,
ICEM-pédagogie Freinet, GFEN, etc. Parlent-ils de leur chaire, ou
en militants? Que d’aucuns soupçonnent un mélange des genres
n’a rien de surprenant. Le soupçon est parfois injuste, mais il
est alimenté par certaines ambiguïtés. J’ai entendu
des enseignants-chercheurs dire en privé ce qu’ils pensaient des
faiblesses théoriques de "la gestion mentale" ou des "échanges
de savoir", mais rechigner à le dire tout haut afin de ne pas décourager
les enseignants qui y croient, et pour lesquels ces théories jouent
un rôle positif. Cette nouvelle version du "il ne faut pas décourager
Billancourt" est aussi pernicieuse que la précédente.
Nombre de ces universitaires, comme beaucoup d’autres
universitaires, ont l’occasion d’arpenter les couloirs des ministères,
à défaut des allées du pouvoir. Et là encore,
le mélange des genres pollue le débat intellectuel. La circulaire
sur la pédagogie différenciée dont les enseignants
devaient user dans le collège unique était-elle vraiment
à la hauteur des travaux de Louis Legrand? Les propositions de Claude
Allègre pour le lycée étaient-elles parfaitement cohérentes
avec les conclusions que Philippe Meirieu avaient tirées de son
travail de consultation? A l’évidence, non, deux fois. Or ni l’un,
ni l’autre n’ont dénoncé publiquement la distance entre leurs
préconisations et la traduction politique qui en a été
faite. Les deux exercices ressortissent à des logiques différentes,
et l’ignorer, puis s’en offusquer aurait été, pour ces deux
universitaires, faire preuve de naïveté. Mais dès lors,
leurs personnes et leurs travaux ont été confondus avec ceux
d’Alain Savary ou de Claude Allègre.
Cette double solidarité, avec les militants d’une
part, avec l’administration et la classe politique d’autre part, n’obère
pas la qualité scientifique des productions de ces auteurs, mais
pèse sur l’image qu’en ont "les enseignants de base", ceux qui se
trouvent ensuite confrontés aux réformes inspirées
par ces travaux.
Les anti-pédagogues ne peuvent rien ignorer de
ces biais, qui affectent bien d’autres disciplines. Que dire des économistes?
Des spécialistes des sciences politiques? Je suppose qu’on trouve
de tels biais chez les médecins, et je ne serais pas surpris de
les trouver encore chez les hellénistes ou les latinistes, qui se
gardent de condamner des grammaires scolaires bien éloignées
des réalités du grec ou du latin telles qu’ils les explorent,
ou de dénoncer les approximations des hommes politiques qui prétendent
s’inspirer d’une sagesse antique. Les compromis que tentent les universitaires
de la 70ème section ne sont pas des compromissions plus graves que
celles des universitaires des autres sections, et ne devraient pas décourager
une critique sérieuse de leurs écrits.
Pourquoi sont-ils ainsi condamnés en bloc, alors
qu'ils n'ont pas commis de fautes contre l'esprit plus graves que celles
des autres universitaires, et souvent sans que leurs productions aient
été réellement analysées? J’ai écrit
ci-dessus que, dans leur diversité, tous ces enseignants-chercheurs
partagent la conviction que l’éducation est susceptible d’être
un objet d’étude. Sans doute ne mettent-ils pas tous la même
chose sous les mots "objet d'étude", et certains sont très
prudents. Mais ils sont perçus, de l'extérieur, comme une
communauté d'hommes et de femmes qui font de l'éducation
l'objet d'une étude scientifique, puisqu'ils sont de la 70ème
section, celle des "sciences de l'éducation". C’est là ce
qui, aux yeux des anti-pédagogues, les disqualifie. Enseignants,
ils vivent l’éducation dans leur chair, au quotidien, et toute objectivation
leur paraît d’avance vouée à rater l’essentiel de ce
qu’ils vivent.
Leur subjectivité est en effet mise en œuvre dès
qu’on franchit la porte d’une salle de classe. Voici trois éléments
de cette subjectivité.
Un enseignant est un ancien élève. La place
qu’il occupe, et celles qu’occupent les élèves qui lui font
face sont des places connues. Elève, il a jugé ses enseignants.
Certains lui ont semblé suffisamment admirables pour qu’il s’identifie
à eux au point de souhaiter prendre un jour leur place. D’autres
lui ont paru moins remarquables, voire détestables, et il n’a guère
envie d’être jugé dans les mêmes termes.
Tout enseignant désire être le "bon enseignant"
qu’il a eu, ou qu’il aurait voulu avoir, quand il avait l’âge des
élèves qui lui font face, et qui portent sur lui une appréciation.
L’évaluation par les élèves est d'ailleurs une question
tabou. Alors que les formateurs en formation continue acceptent volontiers
que leurs stagiaires, qui sont, comme eux, des adultes, les notent, les
enseignants en refusent même l’idée. Sans-doute est-ce là
un point sensible, douloureux. Ils peuvent craindre que leur autorité
soit mise en cause, mais un tel argument, fondé pour une part, apparaît,
pour une autre part, comme une rationalisation d’une autre crainte, liée
au processus d’identification entre les élèves tels qu’ils
sont aujourd’hui, et les élèves qu’eux-mêmes ont été.
Je doute que la plupart des enseignants redoutent réellement le
jugement de leurs élèves. Ils craignent le jugement de l’élève
qu’ils ont été, du fantôme de leur jeunesse. Nul n’est
jamais à la hauteur de son idéal.
Un enseignant est un ancien élève, mais
entre le moment où il était élève et le moment
où il entre dans sa classe, il est passé par l’université,
où il a dû satisfaire aux exigences des enseignants-chercheurs.
Par définition, pour un enseignant-chercheur, le savoir est objet
de recherche. C’est un objet instable. Mais tous les élèves
du secondaire ne souhaitent pas être confrontés à cette
instabilité. Bien au contraire, ils ont besoin de connaissances
stables, établies, sûres, "monnayables" le jour de l’examen.
Pour le dire autrement, l’épistémologie scolaire n’est pas
l’épistémologie universitaire. Pour le dire encore autrement,
notre jeune enseignant, pétri de son savoir universitaire, a parfois
le sentiment désagréable d’avoir affaire à des élèves
consommateurs, ne voyant dans ses cours que leur aspect utilitaire. Ils
préfèrent lire, dans la collection "profil d'une œuvre",
l’analyse de Madame Bovary que le roman lui-même, dont ils ne savent
pas trop que penser.
A ce décalage, l’enseignant peut réagir
de plusieurs façons. L’une d’elles est le déni. L’idée
d’une continuité, d’une linéarité dans la construction
du savoir, de la maternelle à l’université est, à
l’évidence, une manifestation de ce déni.
L’enseignant est un ancien élève, passé
par l'université. Il est aussi, et peut-être avant tout, un
homme, ou une femme. S’il se trouve dans un lycée, ou face à
de grands élèves de collège, il rencontre des êtres
qui s’éveillent à la sexualité. Certains ont la grâce
de l’adolescence, et je n’imagine pas qu’on puisse n’être jamais
troublé par la beauté de certain(e)s des élèves.
Si cet enseignant est jeune, et même s’il ne l’est pas, il peut susciter
les fantasmes de certain(e)s de ses élèves. Entre eux, ces
jeunes gens connaissent des attirances, des répulsions, des goûts
et des dégoûts, des inquiétudes… La classe est un lieu
que hante le désir. Je fais l’hypothèse d’un nouvel Œdipe.
De même que la petite fille, pour grandir, a besoin de sentir l’amour
de son père, mais aussi d’en être protégée par
le tabou de l’inceste, de même l’adolescente pour devenir adulte
peut choisir parmi ses enseignants hommes un regard qui lui dit qu’elle
est intéressante, mais dont elle est protégée par
un tabou presque aussi fort.
Cette hypothèse est, sans doute discutable. Elle
émane d’un homme, hétérosexuel, et serait peut-être
formulée autrement si elle émanait d’une femme homosexuelle.
Qu’importe. Il n’est pas discutable qu’une classe est un lieu complexe,
où les comportements et les discours sont parfois entendus, interprétés
autrement que sur le mode purement rationnel de la transmission des connaissances.
L’enseignement ne peut donc être réduit
à une technologie, ni à une technique. Alain Finkielkraut
ne dit pas autre chose lorsqu’au colloque organisé par le RPR le
2 décembre 2000, il s’exclame "les enseignants sont des penseurs
et des poètes au service de la culture" et non des représentants
de l'Etat ou des gouvernements . Une telle déclaration dépasse
certainement la pensée de son auteur. La réussite aux concours
du CAPES ou de l’Agrégation ne donne pas, à vie, le droit
de n’en faire qu’à sa tête, sur le mode poétique, sans
tenir compte des programmes ou des instructions officielles, sans autre
jugement que celui d’inspecteurs dont l'autorité sera récusée
par avance s’ils se présentent comme les représentants de
l’administration. Aucune nation ne peut livrer à la fantaisie intellectuelle
de quelques adultes la génération à venir. Mais l'essayiste
dit quelque chose à quoi tiennent par-dessus tout nombre d’enseignants:
leur vie professionnelle ne vaudrait pas d’être vécue, si
elle ne les engageait au-delà d’une définition purement et
froidement administrativo-logique de leur mission.
L’enseignant n’est pas un pur savant, ni un pur pédagogue,
uniquement dévoué à la réussite de ses élèves.
L’un et l’autre discours, celui qui est centré sur les savoirs,
ou celui qui "met l’élève au centre", sont également
mensongers. La subjectivité, parfois douloureuse, de l’enseignant
joue un rôle essentiel "au centre" de la classe. Les anti-pédagogues
refusent de prendre en compte les discours qui ont pour objet d'étude
l’éducation, qui "objectivisent" la relation pédagogique.
Mais que serait une relation pédagogique réduite à
une série d’objectifs cognitifs, de situations problèmes,
de stratégies de différenciation?
(On voit aussi pourquoi bon nombre d'intellectuels et
de journalistes français, anciens bons élèves des
lycées, sont sensibles au discours "anti-pédagogique". Ils
ont le souvenir d'avoir noué avec leurs maîtres des relations
importantes, qui ont compté dans le développement de leur
personnalité, et dont ils craignent qu'elles ne disparaissent avec
les réformes.)
L’enseignant est un ancien élève, il a
accompli un parcours universitaire, il est un adulte sexué: ce sont
là quelques uns des éléments constitutifs de ce que
j’appelle une "morale": ce sont des données préalables à
l’action, et indépendante des individus.
Toute profession a une "morale". Les journalistes, par
exemple, ont une "morale", dans la mesure où les principes de la
CPPAP (Commission paritaire de la presse et des agences de presse) surdéterminent
l’exercice de leur profession. Ils écrivent pour un public qui accomplira
un acte volontaire d’achat, donc dans un cadre commercial. Les publications
ont une périodicité. Ils écrivent donc à telle
date, et non en fonction de l’actualité ou de leur inspiration.
Chaque publication doit réserver au moins un tiers de sa surface
à des espaces non publicitaires. Ils écrivent donc en fonction
d’un espace donné. La commande que leur passe leur rédacteur
en chef comporte donc obligatoirement les éléments suivants:
tant de signes (ou tant de mots), pour telle date, et pour tel public.
Mais ces éléments ne mettent pas en cause
l’individu: tel se considère comme un simple mercenaire, tel autre
s’identifie au média pour lequel il travaille, tandis qu’un autre
est le porte parole des milieux auprès desquels il enquête,
le militant d’une cause pour laquelle il utilise le média qui le
paie. J'ai été les trois. J’ai été un mercenaire
lorsque je "pigeais" pour Rustica, le journal des jardins, je me suis identifié
à France Culture, au point que "Pascal-Bouchard-France-Culture"
formait pour moi un syntagme. J’ai porté avec Enfant d’abord, le
combat des parents de Lionel, ou celui des parents d’enfants autistes,
par exemples. L'identité professionnelle des journalistes est une
réalité que chacun décline à sa façon,
en fonction du média pour lequel il travaille, de sa situation propre,
des sujets qu'il est amené à traiter. Les non journalistes
se font une idée de ce métier souvent assez éloignée
de la réalité, et une mythologie populaire s'est développée,
nourrie des images de "Tintin reporter" et des clichés télévisuels.
Mais les journalistes ne partagent pas, pour autant que j'en puisse juger,
ce que j'appelle un "inconscient professionnel".
Les éléments de "morale" que j'ai décrits
pour ces deux professions sont en effet de natures très différentes.
Les uns sont fonctionnels. Ceux qui peuvent y souscrire peuvent prétendre
à la possession d'une carte de presse. En revanche, la "morale"
des enseignants, du moins la partie que j'en ai décrite, met en
cause l'individu dans ce qu'il est, et interroge son histoire propre. Chaque
individu a noué une relation particulière à son enfance,
à ses parents, à ses maîtres, à la discipline
qu’il enseigne, à sa sexualité et au désir, le sien
et celui d'autrui. Chaque enseignant réagit évidemment en
fonction de son inconscient personnel, et façon singulière,
irréductible à un schéma collectif à ces données
de son métier, à cette "morale". Mais tout enseignant sait
que ses collègues doivent, comme lui, composer avec ces données.
Et il sait que ceux qui ne sont pas passés par là, ne peuvent
pas partager certaines émotions, certains sentiments, ne peuvent
pas comprendre certains propos qu'ils taxent aussitôt de manifestations
de corporatisme, quand ce n'est pas de conservatisme. C'est cet "inconscient
professionnel" qui donne au "corps enseignant" son unité.
D'autres identités professionnelles recèlent-elles
un "inconscient professionnel"? Je l'ignore. Je suppose que oui. Je ne
vois pas pourquoi les professionnels du bâtiment, qui ont une identité
forte, partageraient un "inconscient professionnel", mais j'imagine volontiers
que les pompiers, qui combattent la fascination du feu, les soldats, prêts
à tuer et à se faire tuer, les sages-femmes, confrontées
au mystère de la naissance, les anesthésistes, qui tiennent
entre leurs mains le souffle de la vie, ou les policiers, confrontés
à ce que la société préfère cacher,
ont en commun ce sentiment que "les autres" ne peuvent pas les comprendre
tout à fait, et qu'ils ne font pas "un métier comme les autres".
Mais ces professions s'organisent de manière relativement
autonome. Les enseignants dépendent, pour chacun de leurs gestes,
du politique ou de l'administratif. Les programmes, les emplois du temps,
la constitution des classes, les bâtiments, rien ne dépend
d'eux, même si beaucoup dépend des chefs d'établissement
qui sont d'anciens enseignants. Leur identité professionnelle, dont
une partie ressortit à ce que j'appelle un "inconscient professionnel"
doit trouver une expression face à ceux dont dépendent les
conditions d'exercice de la profession.
Le paradoxe que je soulevais plus haut est en réalité
une aporie. Comment défendre publiquement, politiquement, la part
la plus intime, la plus secrète, inconsciente, d'une identité
professionnelle?
Un inconscient personnel trouve à s’exprimer dans
des rêves, ou dans des manifestations de la vie quotidienne: lapsus,
troubles psycho-somatiques, phobies, attitudes compulsives… Mais comment
s’exprime un inconscient professionnel? Comme tout inconscient, il ne peut
se dire immédiatement. Il serait sinon conscient. Il doit trouver
un langage détourné.
Tout se passe comme si le "corps enseignant" avait délégué
à ses philosophes le soin de résoudre cette difficulté.
Ce corps se souvient que Platon eut à résoudre une difficulté
semblable: comment donner une forme sensible au monde abstrait des idées?
Il inventa le mythe de la caverne.
Un mythe n’est pas nécessairement un discours
mensonger, ou vain, mais il donne une forme aux sentiments collectifs.
Pour Denis de Rougement, cité par Le Robert, "un mythe est une histoire,
une fable symbolique, simple et frappante, résumant un nombre infini
de situations plus ou moins analogues". N’est-ce pas, de toute éternité,
le rôle du philosophe que de donner une forme aux inquiétudes
impalpables, quasi indicibles de l’humanité confrontée aux
mystères de ce qui suit la mort, de la transcendance, de la filiation,
de l'héritage, de l’altérité, du bien et du mal? Le
poète donne une forme personnelle à ces interrogations, accessible
par la sensibilité et l’intuition. Le philosophe leur donne une
forme rationnelle.
Je ne prétends pas répondre ici à
l’éternelle question, qu’est-ce que la philosophie? Je constate
simplement que les philosophes sont bien outillés pour donner une
réponse qui offre les apparences de la rationalité à
des interrogations collectives. Les propos des "philosophes anti-pédagogues"
se donnent d'ailleurs plutôt comme des discours de vérité,
que comme des analyses du réel. Ils récusent l'expertise
des sociologues. L'Histoire les intéresse également assez
peu.
De nombreux pédagogues ont dénoncé,
par exemple, dans les propos des anti-pédagogues, une vision de
l’Ecole de Jules Ferry anhistorique. Dès qu'ils ont perçu
leur position comme instable, les anti-pédagogues y ont renoncé.
Jacques Billard, par exemple, a cessé d’y faire référence,
et lui a substitué une "idée de l’Ecole", vers laquelle elle
devrait tendre. C’est que cette école de Jules Ferry ne constituait
pas une référence historique, mais un mythe de référence,
un propos qui, comme les ombres de la caverne, donne chair à l'image
que les enseignants ont d'eux-mêmes.
Plusieurs essayistes ont bâti de beaux raisonnements
sur l’étymon d’éducation, educere, "conduire hors de". Eduquer,
ce serait conduire un enfant hors de son milieu d’origine. L'Ecole ne devrait
donc jamais se soucier des conditions socio-culturelles dans lesquelles
vivent ses élèves. Malheureusement, éduquer vient
plus vraisemblablement du latin educare qui signifie soigner, donner à
manger. Eduquer serait donc, tout au contraire, prendre soin de l’enfant
tel qu’il est. Qu’importe! Les anti-pédagogues, dès qu’ils
s’en sont aperçus, ont aussitôt changé de paradigme
étymologique, pour ne pas dire qu'ils ont changé leur étymon
d'épaule: école vient du grec scholè qui signifie
loisir. L’Ecole est le lieu où l’on a le loisir de penser, loin
des préoccupations de la Cité. Il semble, si j’en crois Hannah
Arendt que la signification de scholè soit tout autre: c’est le
loisir que se donnait le citoyen athénien de renoncer provisoirement
à sa citoyenneté pour s’occuper de ses affaires et de son
commerce. Cela n’a pas une grande importance, le propos ne cherche pas
l'exactitude étymologique. Il illustre la nécessité,
pour les enseignants, d’affirmer leur indépendance à l’égard
du monde économique, et leur singularité dans la Cité.
Quant à l'expression même "Ecole républicaine",
elle est au cœur de cette construction mythologique, puisque Jacques Billard
et Christian Nique ont tous deux bien montré, dans des ouvrages
de natures très différentes, que le réel fondateur
du système scolaire actuel n'est ni Jules Ferry, ni Condorcet, mais
Guizot, ministre du roi Louis-Philippe. Elle est donc tout autant royale
qu'elle est républicaine.
Ces points étant éclaircis, les "philosophes
anti-pédagogues" ont-ils tort d’opposer à ce qu'ils perçoivent
comme un effort d’objectivation de la relation pédagogique une expression,
souvent flamboyante, et de nature à susciter l’adhésion?
Non, aussi longtemps qu’ils ne se donnent pas pour des experts. Mais ils
ne le font pas. Aucun de ces philosophes anti-pédagogues n’a, à
ma connaissance, jamais répondu à un appel d’offre pour une
analyse de la réalité des violences scolaires, ou pour savoir
comment réformer le système scolaire de tel pays du Sud-Est
asiatique. Ce sont les pédagogues, en tentant de répondre
à leurs attaques à la lumière de leurs travaux qui
se sont trompés de niveau. On ne répond pas à un poète
avec un traité de sociologie. On oppose à l’expression d’une
subjectivité celle d’une autre subjectivité, on se demande
comment prendre en compte cette subjectivité, comment intégrer
la complexité des relations intersubjectives à des schémas
souvent par trop rationnels.
Je dois ici introduire une nuance susceptible de remettre
en cause mon propos. Ce que j’écris d'un inconscient professionnel
des enseignants, est peut-être déjà périmé.
Les différences entre les établissements scolaires se sont,
semble-t-il, considérablement accrues, et génèrent
des modalités très diverses des engagements personnels, tellement
diverse que le sentiment d'appartenance à un corps unique est certainement
moins fort aujourd'hui qu'hier. Dans les lieux où il est difficile
d'enseigner, la classe n'est plus le domaine privilégié d'exercice
du métier. Elle n'est plus le lieu clos sur le mystère du
dialogue singulier qui se constitue entre un groupe d'adolescents et un
maître. Chacun sait qu'il ne peut vivre, voire survivre, qu'en faisant
équipe avec ses collègues. C'est l'établissement,
et non plus la classe, qui est le lieu d'exercice de la profession. Les
émotions sont alors partagées. Il est sans-doute trop tôt
pour décrire les modifications que ces bouleversements amènent
dans l'expression de cet inconscient professionnel, mais elles sont, vraisemblablement,
importantes.
Il convient toutefois d’être prudent sur ce point,
et de constater que l’ensemble des lycées "de centres villes" forment
encore un tout relativement homogène, et homogène aux lycées
qu’a connus la génération qui a aujourd’hui les moyens de
peser sur le débat en éducation.