BLANCHE 

OU L'AMOUR DE LA MONTAGNE
 
 

A la mémoire d'Agnès Prévost (1951- 2 février 1997)
 
 

René Barbier

J'avais une amie dont le prénom était une ouverture sur la beauté du monde. Blanche - ainsi l'appelait-on - portait en elle les horizons comme les voiliers tendent leurs voilures. De la montagne, elle connaissait presque tout. Pas une seule plante aérienne qu'elle n'ait déjà respirée. Pas un seul sentier qu'elle n'ait foulé de son pas de louve. La montagne l'attirait mystérieusement comme d'autres sont fascinés par un visage, une main, un regard. La montagne semblait comprendre et l'attendait. Elle avait toujours l'intuition du montagneux, partout où elle se trouvait, que ce fut dans le désert ou dans la steppe ; au bord de la mer ou à l'orée d'une forêt. Elle était née du flanc de la montagne, alliance de soleil et de nuages déchirés, à la frontière de la neige et du silence. Suspendue parfois entre deux espaces, jamais elle n'avait eu le moindre accident, la plus petite égratignure. Dès qu'elle apercevait une montagne, elle savait déjà qu'elle atteindrait bientôt son sommet. Non par goût de la domination, mais par nécessité intérieure, comme si là-bas, là-haut, dormaient depuis toujours ses propres racines imperceptibles. Elle aimait gravir la montagne par des chemins détournés, en débroussaillant et en sautant par dessus les futaies. Blanche prenait rarement les sentiers bien aplatis par les promeneurs du dimanche. Elle découvrait sans cesse de nouveaux carrefours, de nouvelles allées mal tracées. Elle n'hésitait pas à prendre le temps de contempler le paysage, de discuter avec les végétaux et les oiseaux, de caresser les rochers volcaniques, de poser sa joue sur l'écorce d'un arbre foudroyé. Tout son être était porteur d'une relation avec son environnement naturel et, comme par miracle, tout ce qui vivait là n'avait aucune crainte de sa présence. Or Blanche , un jour, s'éprit d'un beau chevalier de l'ancien temps. Elle l'aimait pour ses aventures sur des terres lointaines. Pour sa force de vie et pour la faiblesse qu'elle y discernait.

Son amant n'avait d'yeux que pour elle : les plus exquises jeunes filles passaient près de lui comme des ruisseaux ensoleillés sans qu'il s'en émeuve. Blanche était troublée par cet amour si étrange, si rustique dans son épaisseur. Son amant ne supportait pas qu'elle puisse dépasser le milieu d'un versant montagneux. Il s'affolait dès qu'elle faisait mine de gravir vers les sommets étincelants. Il n'avait jamais pu lui dire la raison de sa peur. La connaissait-il vraiment ? Il savait simplement ne pouvoir aller jamais plus loin, lui-même, qu'à mi-chemin, pris dans l'étau du haut et du bas, fixé sur le versant comme une flèche sur la corde tendue d'un arc de pierre. A chaque fois, arrivée à mi-hauteur d'un sommet, Blanche pensait à son amant et cette image recouvrait tout à coup l'ensemble du paysage. Elle avait de plus en plus de difficulté à rester présente dans l'instant des fleurs et l'immobilité fugace d'un rapace aux yeux d'or. Plus encore, elle ne devait pas regarder vers les cimes et elle avait pris l'habitude de détourner la tête vers les profondeurs de la terre. Ainsi pouvait-elle concilier son attirance pour la montagne et son amour pour son amant. Un jour, cependant, au détour d'une forêt ténébreuse, une montagne lui apparut dans tout son éclat multicolore. Montagne terrible ! aux sommets presque invisibles dans leur blancheur. Aux parois abruptes et tranchantes. Aux formes indéfinissables. Aux forêts mouvantes. Aux cascades vertigineuses. Aux lacs noirs d'un silence sans fond. Blanche ne put se retenir. Elle décida sur le champ de rencontrer cette montagne bien qu'elle n'eût pas prévenu de son aventure. Elle commença par en faire le tour pendant des jours et des jours. Puis, un matin, elle repéra une trace sinueuse qui s'enfonçait vers le ciel et la suivit. Jamais montée ne fut plus légère, ni rencontres plus odorantes. A croire qu'elle était portée par l'Ange de la brise. Toute halte était profitable à son expérience. Toute nouvelle avancée lui permettait d'improviser un monde nouveau. Arrivée à mi-pente, Blanche ressentit comme une douleur dans le ventre. L'image de son amant lui revenait, fidèle. Blanche ne pouvait plus faire un pas. Elle restait immobile au milieu d'un stock de laves pétrifiées. La peur panique de perdre son amant l'envahit soudain. Elle sembla se liquéfier, disparaître dans la crevasse qui bordait ses pieds. Elle n'était plus ni du haut, ni du bas. Blanche était de nulle part, inexistante, invisible à elle-même. Seule sa peur de perdre son amant l'enracinait là, à mi-chemin, dans cette région qui ne la concernait pas. Or des vents puissants se mirent à souffler. Une pluie orageuse se déversa tout à coup sur elle. Mille éclairs vinrent zébrer son visage englouti. Sous ses pas, la montagne commença à trembler, puis à se fissurer par morceaux. Il lui semblait que la nature entière passait à travers son corps dans un flux ininterrompu de créations et de destructions épouvantables. Elle n'osait plus regarder vers le bas, comme à l'accoutumée, car elle était gagnée par un vertige sans précédent. Dans les profondeurs de la vallée, les ombres paraissaient crocheter sa vie pour l'entraîner vers un magma insondable. Ce fut une marmotte égarée qui la sauva. Elle entendit d'abord son petit pas furtif, puis la vit dévaler une carcasse d'arbre pourri et partir vers les hauteurs. Blanche osa jeter les yeux vers les cimes. A ce moment précis, elle aperçut cette sorte d'éclat étoilé qui marquait la fin des sommets et le commencement de l'univers.

Elle perdit sa peur comme on lâche un ballon rouge. Sans réfléchir elle avança ; sans faire attention, somnambule de son destin, elle gravit la montagne aux contours de plus en plus lisses comme la peau d'une enfant. Son regard restait fixé sur l'étoile minuscule des sommets. Blanche fut bientôt au plus haut pic de la montagne. Elle allait juste toucher cette mince pellicule de rêve et découvrir un je-ne-sais-quoi dans un presque-rien quand son âme glissa le long de son corps et vint s'unir à l'impénétrable panorama qui s'enflamma pour l'éternité d'une seconde.
 
 

On ne retrouva jamais Blanche comme avant.
 
 

René Barbier