Laurianne BARBIER
 
 
 
 
 
 
 
 

LES GUINGUETTES DES BORDS DE MARNE ET l'IMAGINAIRE

( De Joinville-le-Pont à Chelles )

Emergence d'un loisir de masse à la Belle Epoque



 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

1996-97



TABLE DES MATIERES

INTRODUCTION
 
 
 
 

L'origine du mot guinguette est controversée. Dans la littératureet les dictionnaires, on propose parfois le verbe guiguer, c'est-à-diresauter qui renvoie à la gigue, donc à la danse. Le PetitLarousse donne guinguet, signifiant étroit et avance quelques exemplesde l'emploi du terme dans le sens de petite maison . Littré associeguinguet à vin aigrelet. Cette étymologie, très fréquemmentproposée, renvoie au vin aigre, donc peu cher, produit par le vignerond'Ile-de-France et qui aurait donné naissance à des établissementsoù on le consommait.

Ainsi, la guinguette se définit de plusieurs façons :la première se rattache à la danse et l'autre au vin consommé.La définition du Larousse conjugue les deux approches du terme :" guinguette : établissement situé hors ou près desmurs, où les gens du peuple vont boire, manger et danser les joursde fête." Le Larousse se réfère bien sûr auxguinguettes de barrière qui se multipliaient à cette époque.Quant au Petit Robert, sa définition rappelle plutôt la guinguettede campagne : " Café populaire où l'on consomme et oùl'on danse, le plus souvent en plein air, dans la verdure. "

Les premières guinguettes datent des années 1700 . Soucieuxde divertir leur clientèle, on vit les cabaretiers engager un oudeux violoneux pour improviser un bal. La formule plut. La guinguette parisienneétait en fait un restaurant ou plus modestement un débitde boissons dansant. Le bal y était une activité plus oumoins régulière, parfois accessoire. A l'origine de la danseaux guinguettes, la naissance des bals publics dans la capitale au XVIIIesiècle. Le Bal de l'Opéra, crée par le Régenten 1716, fut selon la tradition, la première réunion dansanteque l'on ait qualifiée de bal public. L'idée du bal venaitd'Angleterre. Au lendemain de Thermidor, les bals publics s'étaientmultipliés dans la capitale. Le bal public accueillait tout le monde,sans discrimination. D'après une ordonnance de 1830, les bals publicsétaient "des lieux où se donnent des danses et dans lesquelsle public est admis indistinctement et en payant."

Dans le premier tiers du XIXe siècle, le terme de guinguettequi s'appliquait jusqu'alors aux débits de boissons où leParisien venait s'abreuver du vin des coteaux d'Ile-de-France, se mit àdésigner, jusque dans la langue administrative, les bals de dimensionmédiocre, qui s'étaient étendus dans tout Paris.

Comme le souligne F. Gasnault , "l'explosion de la dansomanie a d'abordtouché Paris intramuros ". Puis, en 1840, Thiers décidaitde construire des fortifications pour améliorer la protection militairede la capitale. Aussi, les guinguettes se déplaçaient. Laligne des barrières devenait obsolète. Les guinguettes sedéveloppaient entre les barrières et les fortifications oùle vin, vendu sans droit d'octroi, était moins cher qu'àParis. Les ouvriers des faubourgs Saint-Jacques et Saint-Antoine franchissaientrégulièrement les barrières pour boire ce vin bonmarché et danser.

Ainsi, les guinguettes de Belleville, telles que la Courtille du pèreDesnoyer, celles de Montrouge ou de Bercy obtinrent un très largesuccès durant tout le XIXe siècle. Les propriétairesde ces établissements amassèrent des fortunes considérables: Desnoyer, l'empereur de la guinguette, laissa à sa mort, en 1873,un capital d'un million et demi de francs-or .

Ce n'est que dans les années 1860 que les guinguettes s'installentsur les bords de Marne. La Belle Epoque marque l'apogée de ces nouveauxlieux de loisir des citadins. On découvre les heures joyeuses dela campagne.

Plusieurs questions se posent donc dans le cadre de ce sujet : Pourquoiles guinguettes se sont-elles multipliées sur les bords de Marneà la Belle Epoque ? Comment étaient ces guinguettes ? Quellesétaient leurs fonctions ? Quels étaient les clients de cesétablissements ?

Dans cette étude, nous nous limiterons aux guinguettes situéesentre Joinville-le-Pont et Chelles, en nous intéressant particulièrementà celles de Nogent-sur-Marne. Nous verrons, dans un premier temps,les différents facteurs d'implantation des guinguettes sur les bordsde Marne. Puis, il s'agira, dans une deuxième partie, de brosserun tableau de ces guinguettes. Enfin, nous aborderons les fonctions etusages de ces établissements.

PREMIERE PARTIE
 
 

Implantation des guinguettes sur les bords de Marne
 
 

CHAPITRE I
 
 

Origine et Développement
 
 
 
 

Si les premières guinguettes sont apparues au XVIIIe siècle,ce n'est qu'au milieu du XIXe siècle qu'elles s'installent sur lesbords de Marne. Cette implantation tardive résultait en partie dudéclin des guinguettes des environs immédiats de la capitale,celles de Bercy, Belleville, la Villette, Charonne... L'annexion de cesvillages de l'est parisien en 1860 avait sans doute renvoyé lesguinguettes plus loin Le déplacement de l'octroi, conséquencede l'annexion des terres comprises entre les barrières et les fortifications,avait vraisemblablement entrainé un exode économique desguinguettes. Ces dernières cherchaient ainsi à échapperà l'impôt qui frappait marchandises et denrées.

D'autre part, le développement des moyens de transport facilitale déplacement des Parisiens vers la campagne proche : En 1849 ouvraitla ligne de chemin-de-fer de la Gare de l'est vers la Marne. Dix ans plustard, le 22 septembre 1859, une autre ligne de chemin-de-fer reliait laBastille à l'est parisien. Ainsi, Nogent bénéficiatrès tôt du développement des chemins-de-fer. La lignede la Bastille était la plus fréquentée. Elle permettaitaux Parisiens de découvrir la campagne à un prix modiqueet à quelques minutes de chez eux. La ligne faisait neuf kilomètresde la Bastille à Nogent, alors que la ligne partant de Paris-estfaisait 17 kilomètres. On prenait donc le train à l'embarcadèrede la Bastille pour Saint-Mandé, Vincennes, Fontenay-sous-Bois,Joinville-le-Pont, Saint-Maur-des-Fossés, le Parc Saint-Maur ouLa Varenne. En 1900, le trajet Gare de la Bastille-Nogent durait vingtcinq minutes et coûtait entre 70 centimes et 1,05 francs selon laclasse . Il n'y avait pas de troisième classe. Les voyageurs circulaientà impériales ouvertes, très vite surnomméesdes "bidel", du nom du dompteur de l'époque qui transportait sesfauves dans des voitures à étages; le tout tractépar une locomotive à vapeur. Les horaires et la fréquencedes trains sont significatifs : il y avait cinq trajets le dimanche matindans le sens Paris-Nogent et quatre en fin de soirée dans le sensNogent-Paris. Ces horaires permettaient aux Parisiens de profiter d'unegrande journée au bord de l'eau. En sortant du train, les Parisienslouaient parfois des bicyclettes, mais descendaient le plus souvent versles bords de Marne à pied par une rue surnommée " La côteà Convert ", car Convert était la guinguette la plus connuede Nogent. Malgré le décalage chronologique, le film de MarcelCarné, réalisé en 1929, intitulé " Nogent,Eldorado du dimanche ", montre bien cette migration journalièreentre Paris et Nogent : " Un dimanche à Nogent sur les bords deMarne. A Paris, tout dort : machines à écrire sous leur housse,ateliers vides, place de la Madeleine déserte. Un autobus nous conduitvers la gare de la Bastille. Une petite gare de banlieue, avec un panneau: Nogent. Les promeneurs s'en vont vers la Marne. Dans l'eau et sur lesrives, bientôt d'innombrables maillots de bain, des bâteaux,des enfants qui jouent...Un militaire allongé, un pécheur,une jeune femme qui cueille des fleurs...Dans un petit bal, des danseursau son de l'accordéon...Un couple d'amoureux. Un parc d'attractions.Le soleil baisse, la journée se termine...La migration reprend ensens inverse, vers la gare. Le train, le long des fils télégraphiques,repart vers Paris." Le train ne constituait pas le seul moyen de transporten direction des bords de Marne : des tramways partaient du Châteletet desservaient Nogent.

La conjugaison de ces facteurs avait conduit à l'essor des guinguettessur les bords de Marne. Au début, les guinguettes ouvrirent leurporte pour les saisons de printemps et d'été. L'hiver, lesParisiens rejoignaient les cabarets dansants de la capitale. En 1865, lesétablissements n'étaient pas encore très nombreux.Le Tour de Marne d'Emile de la Bédollière nous donne un aperçude ces auberges champêtres. La liste n'est pas exhaustive : Lefèvre,à l'ancien Moulin de Bry, Julien sur l'île Fanac àJoinville, Hédeline sur l'île des vignerons à Champigny...En 1870, les guinguettes des bords de l'eau fermaient. Mais, aprèsla guerre, elles rouvraient plus nombreuses encore. Les cartes postalesdu début du XXe siècle témoignent de la multiplicationdes guinguettes ainsi que de la variété des établissements.Les guinguettes fleurissaient alors, de part et d'autre de la rivière,le long des berges, reliées entre elles par de nombreux passeurs.Les bords de Marne constituaient un véritable espace de plaisiret d'évasion pour le peuple parisien. Citons pour exemple cettechanson du début du siècle :

" Le Parisien, chaque printemps

Voit renaître sa manie

De venir jouir du printemps

Au bord de la Marne fleurie "

La Belle Epoque fut une période heureuse et prospère :" L'heure est à la gaité et Paris s'amuse " écrivaitCatherine Salles pour résumer cette époque bénie etdéfinitivement close en 1914. Les loisirs se développaientgrâce à la mise en place d'un nouveau cadre législatif.En effet, la loi Millerand de 1900 prévoyait la réductionprogressive de la journée de travail des ateliers à dix heures.Et surtout, la loi du 13 juillet 1906 rendait obligatoire le repos hebdomadaire.Aussi, ouvriers et grisettes pouvaient rejoindre la petite bourgeoisiedans ces lieux de détente. Ils s'engouffraient à leur tourdans les trains de l'est parisien. Ainsi, on comptait pour la Belle Epoquequelques deux cents établissements entre Joinville et Nogent, voirequatre cents du Pont de Charenton jusqu'à Lagny .

Mais, en 1908, les bords de Marne furent ravagés par un cyclone.Les guinguettes firent partie des bâtiments très touchés,du fait de la fragilité du matèriau de construction : lebois. Puis, les grandes inondations de 1910, endommagèrent àleur tour les guinguettes des bords de Marne. Enfin, la Guerre de 1914-1918freina le développement des guinguettes : La Bataille de la Marneentraina la destruction de nombreux restaurants et guinguettes. Les Allemandsfurent arrêtés près de Lagny.
 
 

CHAPITRE II
 
 

Un cadre attrayant
 
 

Les guinguettes des bords de Marne disposaient d'un atout essentiel: l'eau. Elles bénéficiaient d'ailleurs des activitésqui s'y déroulaient. Le canotage, par exemple, eut un franc succèsdurant toute la Belle Epoque. Les Parisiens aimaient voguer en découvrantles maisons qui se construisaient ou se laisser bercer par le temps quipasse. La mode du rowing est venue de Grande-Bretagne et s'est répandueaux alentours de la capitale vers 1840. En 1846 parut un Manuel universelet raisonné du canotier , dans lequel on citait les régatesde Bercy et d'Asnières. Nautisme et caractère champêtrefurent associés pour faire la fortune des guinguettes de rivière.Il semble que le restaurateur Jullien ait été l'un des premiersà comprendre l'intérêt croissant dont les bords deMarne feraient l'objet. Voici ce qu'en dit Emile de la Bédollière,dans son Tour de Marne, en 1865 : " Cette île ( île Fanac àJoinville) est le rendez-vous des canotiers et canotières, depuisque le restaurateur Jullien de Bercy, y a transféré son principalétablissement. Il y a crée de magnifiques salons, des cabinesconfortables, et dressé une tente immense, sous laquelle ses innombrableshabitués se livrent, chaque dimanche, aux plaisirs d'un bal nautico-champêtre.C'est là après chaque régate organisée parla Marne, soit par le Sport nautique, soit par La Sociétédes régates, que se réunit la fine fleur des canotiers etdes canotières."

Après la guerre de 1870, sont apparues des sociétéssportives liées aux activités nautiques ( J. Roblin, 1985): L'Encouragement des sports nautiques , fondé en 1879, se situaitsur l'Ile-des-Loups entre le Viaduc et le port de Nogent, Le CarréClub naquit en 1904. En fait, le canotage donna naissance à de nombreuxclubs, notamment à Joinville, à Nogent ou à Lagny: En Douce (fondé en 1886 à Joinville), les Mabouls, le ClubChic, les Orties, l'Abeille...

Les canotiers ne s'appropriaient pas totalement la rivière. Chacunpouvait profiter des plaisirs de l'eau. On louait toute sorte d'embarcations.En outre, après la Première Guerre mondiale, le canotagelaissa place à l'aviron.

Durant la saison chaude ( printemps-été), chaque villeorganisait des fêtes nautiques : à Joinville, le 28 juillet,c'était la fête des Ondines, et à Nogent, le 15 août,la fête du Viaduc. Ces fêtes attiraient des milliers de personnessur les berges et sur l'eau, pour assister à des joutes, des coursesd'aviron et des concours de bâteaux fleuris. Sur les berges, descourses de tonneaux et des concours de fouet étaient organisés.On vit même à Nogent une course de jambes de bois, organiséepar le père Viart, mutilé de la guerre de 1870. Ainsi, àla Belle Epoque, la plupart des villas de l'Ile-de-Beauté , se louaientmeublées pour l'été et la clientèle étaitrecrutée en majeure partie dans le monde du canotage et du spectacleQuelques Parisiens possédaient également une résidencesecondaire pour venir à la campagne, en famille, le dimanche. Lesbords de Marne étaient beaucoup plus animés l'été,particulièrement lors des festivités.

On venait aussi aux guinguettes pour se promener. La campagne étaitagréable tout comme les marches au bord de l'eau. On s'arrêtaitalors aux terrasses des guinguettes, puis on repartait plus loin àla découverte de nouveaux paysages. L'idéal de la guinguetten'était-il pas champêtre ? Les familles s'arrêtaientfréquemment sur les berges et déjeûnaient sur l'herbe.

D'autres venaient pécher. La Marne était réputéepour ses goujons. Les patrons des guinguettes en faisaient leurs fameusesfritures ou encore des plats délicatement cuisinés. Ainsi,à la Belle Epoque, les îles de Chelles étaient le rendez-vousdes pécheurs. L'endroit était particulièrement biensitué, puique la gare ferrovière de Chelles étaità moins de deux kilomètres de la Marne. Par ailleurs, lespoissons abondaient car ils s'abritaient dans les herbiers naturels quiproliféraient en amont du Pont de Gournay. Les guinguettes s'étaientdonc installées sur les îles de Chelles.

On venait aussi sur les bords de Marne pour se baigner, profiter dusoleil sur les plages ou sur l'herbe folle. A Gournay-sur-Marne par exemple,une grande plage surnommée " Le Petit Deauville " à la BelleEpoque, attirait les foules. La Marne était alors d'une rare limpidité.Les hommes s'y trempaient. Les femmes étaient plus réticentes.Elles s'y refusaient de peur que l'eau ne laisse deviner leurs formes.En outre, en 1900, la traversée de la Marne était encoreconsidérée comme un exploit. Rare étaient ceux quiosaient nager à cette époque. Les gens trouvaient si bizarreces hommes en caleçon que certains restaurateurs refusaient de lesrecevoir. Il fallut attendre la société " les Pingouins dela Marne " fondée en 1911 par les frères Beauvoir pour quela nage soit plus répandue.
 
 

DEUXIEME PARTIE :
 
 

Physionomie des guinguettes

CHAPITRE III

Décor extérieur
 
 

Les guinguettes des bords de Marne formaient un ensemble plus ou moinshétéroclite : certaines étaient plus huppéesque d'autres. Elles différaient par la taille du bâtiment,par le matériau de construction utilisé, par le style. Mais,toutes avaient un point commun : elles se servaient au maximum des ressourcesnaturelles du lieu. La campagne était apprivoisée. Les établissementss'orientaient vers l'élément prépondérant ducadre champêtre, l'eau.

Deux schémas revenaient dans la disposition des guinguettes :soit il y avait la route, puis la guinguette, les terrasses en escalieret enfin l'eau, c'est-à-dire que la guinguette se trouvait directementau bord de l'eau; soit la route séparait la guinguette du fleuve.Celle-ci servait alors bien souvent de piste de danse. Le deuxièmecas de figure intégrait les passants à la vie de la guinguette.La musique les invitait à s'arrêter. On regardait les danseurs.Dans l'autre cas, la clientèle disposait de plus d'intimité,évitait l'exhibitionnisme, et jouissait d'un peu plus de calme.Les terrasses, orientées vers la rivière, permettaient deconjuguer plaisir de la vue et fraîcheur de l'élément.Elles recevaient les tables en bois et les chaises, où l'on s'attablaiten écoutant les musiciens, en regardant les danseurs ou encore lesactivités nautiques ( canotage, jeux...). Le mobilier, la distributiondes espaces devaient permettre la mise en oeuvre des différentesfonctions : manger et boire, danser, voir et être vu.

Durant les fêtes, des lampions étaient accrochésaux rives du toit, et les tenanciers installaient des bougies sur les tables.Ce qui accentuait la convivialité entre les clients.

Les arbres ( marronniers le plus souvent ), plantés en borduredes terrasses, protégaient les clients du soleil. Tonnelles et pergolasavaient la même fonction. Une autre solution pouvait être envisagéepour bénéficier de zones d'ombre : on fixait des claies oùpoussaient des glycines odorantes ou on utilisait du lierre grimpant pourcouvrir des pans de mur. On trouvait aussi des terrasses abritéespar de grandes toiles tendues. On y dansait à l'abri du soleil .

Les terrasses pouvaient être en surplomb de quelques mètresde la rive. Donc, on les munissait de garde-corps. Ils n'avaient pas pourfonction la sécurité, mais plutôt la préventionet délimitaient fortement les espaces.

Plus bas, les guinguettes disposaient généralement depontons d'accostage pour embarquer d'éventuels promeneurs en barque.Ces pontons servaient aussi aux passeurs qui y déposaient les clients.Les bâteaux, qui traversaient le fleuve, pouvaient accueillir entrevingt et vingt cinq personnes. La traversée était payante.

Les guinguettes des bords de l'eau, dressées en terrain inondable,étaient fréquemment surélevées, comme du resteles villas bâties sur les quais.

Dans l'ensemble, les guinguettes des bords de Marne essayaient d'harmoniserle décor et la nature environnante. Le bois demeurait un matériaufréquemment utilisé dans la construction du bâtimentou des garde-corps encadrant les terrasses, mais aussi dans le mobilier( tables et chaises ). Les parties visibles étaient généralementpeintes dans des couleurs fraîches ( vert, blanc).

Certains établissements se distinguaient par une architecturepittoresque : Convert, à Nogent-sur-Marne, ouvert après laguerre de 1870, avait adopté le style mauresque. Son concurrentdirect, le Casino Tanton, construit par les Nachbaur aux alentours de 1900,avait choisi un style plutôt Art nouveau. Le Casino du Viaduc avaitlui le charme des maisons normandes. Dans son prolongement, au pied duViaduc de Nogent, trônait Le Moulin Rouge, reproduction du MoulinRouge parisien. Sur ce quai, les guinguettes étaient si concentréesqu'elles se touchaient. La Péniche, à Joinville, qui devîntle célèbre Gégène, était construiteen bois. Tout s'orientait autour de l'espace extérieur avec destonnelles et un bal en plein air. Le propriétaire était unNogentais, M. Rosignol. La Péniche disparut peu avant 1914.

Mais, l'architecture des guinguettes n'était pas toujours aussirecherchée. Cela tenait généralement au standing del'établisssement. Il y avait aussi des constructions sommaires enbois; D'autres, en pierre, ressemblaient à de simples maisons dontle rez-de-chaussée aurait été aménagéen restaurant.

Quant à l'enseigne, les établissements avaient des appellationstrès diverses, mais rares étaient ceux qui comprenaient lemot "guinguette". On employait plutôt les mots " restaurant ", "maison " ou encore " casino " suivis du nom du fondateur ou du lieu oùse tenait l'établissement en question. En voici quelques exemples: Maison Convert appelée aussi Casino de l'Ile-de-Beauté( après le décès de M. Convert et la vente de l'établissementà M. Gaillard ), Restaurant Jullien., Casino du Viaduc, Restaurantde l'Ile d'Amour, Maison Coulomb, Maison Chabaud, Chez Max. Il y avaitaussi des appellations pittoresques comme Le Moulin de Bonneuil, Le Chaletde ma tante, Le Cochon de lait, Au vrai pécheur à la jambede bois, tenu par M. Abdon Viart ( mort en 1914-18)... Certaines enseignesfaisaient référence à la nature telles que la Roseraie,Le Printania . D'autres symbolisaient un retour aux sources, par exempleLe Petit Robinson, construit en 1907, surnommé P'tit Rob, A l'Ermitageà la pointe de l'Ile Fanac, tenu par un certain M. Lebrasseur audébut du siècle ou La Petite Chaumière, construiteà la fin du siècle dernier. Somme toute, il s'agissait denoms évoquant l'évasion, les loisirs.

CHAPITRE IV

Aménagement intérieur
 
 

Les guinguettes de la Marne étaient différentes des guinguettesde barrière et plus encore des guinguettes parisiennes. A Paris,il fallait chercher le cabaret dansant au premier étage d'un marchandde vin ou au fond d'une arrière-cour. Les débits de boissondansants n'avaient rien d'un café ni d'un restaurant. Le cadre étaitsimple. Il n'y avait bien souvent qu'une seule pièce. Dans un coin,on retrouvait les tonneaux dont on se servait pour alimenter les clients.La guinguette ressemblait à une salle de réunion. Pour danser,on poussait les quelques tables afin de dégager le carréde la danse .

Les guinguettes de barrière se rapprochaient plus des guinguettesdes bords de Marne, surtout au XIXe siècle, car elles s'inséraientaussi dans un cadre verdoyant. Mais, à la fin du siècle,l'extension urbaine permit une distinction plus nette entre les deux typesde guinguette. Néanmoins, en termes d'espace, on pouvait aisémentles comparer. La Courtille, guinguette de Belleville , disposait d'unesalle immense pouvant recevoir près de deux mille personnes. Etpourtant, le dimanche, elle était toujours pleine. Si l'on observela salle de bal du Casino Tanton, les dimensions étaient proches.La salle était oblongue. Le centre était réservéà la danse. Autour étaient dressées tables et chaises.L'espace était ainsi utilisé de façon judicieuse :les clients pouvaient manger et regarder les autres danser. Les danseursn'étaient pas gênés par les tables. En outre, la salleétait aérée, lumineuse grâce aux grandes vitresà l'entrée de la pièce. Les lampes, placéesà quelques mètres les unes des autres, au-dessus des tables,permettaient à la clientèle de s'attarder la nuit venue.La Maison Convert, offrait aussi un formidable exemple d'agencement : lagrande salle décorée s'ouvrait sur des terrasses étagéesqui permettaient de voir à la fois les danseurs et les plaisanciersde la Marne. En 1908, la salle de bal étant devenue trop petite,on décida d'en reconstruire une autre, beaucoup plus vaste. Lestravaux furent confiés à l'architecte C. Damotte. Mais, lesbâtiments de style mauresque subsistèrent. Peu après,en 1910, les inondations touchèrent fortement Convert, àtel point que l'on devait circuler en barque dans la salle de bal. Si lesguinguettes des bords de Marne restaient estivales et utilisaient majoritairementl'espace extérieur, elles comprenaient souvent des salles réservéesaux plus mauvais jours. Les grandes maisons louaient leur salle pour lesnoces ou autres occasions dans l'après-midi. Mais, toutes les guinguettesne pouvaient pas en faire autant, faute de place.
 
 

TROISIEME PARTIE
 
 

Les guinguettes des bords de Marne, lieux de sociabilitéet de divertissement

CHAPITRE V

La clientèle
 
 

A l'origine, les guinguettes parisiennes ou de barrière répondaientà un besoin du peuple. Les ouvriers, qui n'avaient bien souventpas les moyens d'aller au bal, durent chercher ailleurs les plaisirs dela danse. Les chansons populaires du début du siècle montrentà quel point les bals musette, les guinguettes constituaient undes plaisirs les plus courus .

Si les guinguettes recrutaient généralement leur clientèledans les milieux populaires, certaines ciblaient la petite ou moyenne bourgeoisie.Ainsi, l'Ermitage du Montparnasse était le rendez-vous des clercsde notaire. Franchon la Vieilleuse, à Belleville, touchait aussiune clientèle plutôt bourgeoise. Mais, les guinguettes bourgeoisesétaient minoritaires et leur nombre ne cessa de diminuer tout aulong du XIXe siècle. La guinguette demeura un loisir populaire.A la Villette, les guinguettes étaient presque tous des bals prolétaireset à Grenelle des bals de garnison. Il y avait presque une guinguettepar corps de métier. Elle prolongeait les solidarités d'atelier.On se retrouvait ainsi pour festoyer.

Les guinguettes recevaient aussi beaucoup d'étudiants. Ces derniersvenaient généralement en groupe pour se défouler selonleur fantaisie.

La bourgeoisie, qui ne trouvait pas son compte aux bals, venait s'encanaillerdans les guinguettes. Certains retrouvaient leur maîtresse. D'autresappréciaient l' atmosphère chaleureuse et moins guindéeque dans les bals.

Les guinguettes des bords de Marne attiraient-elles le même genrede clients?

Pour cette étude, les cartes postales constituent une sourcenon négligeable. Elles apportent de nombreuses précisionssur la clientèle des guinguettes, par exemple à travers l'habillement.Ainsi, l'étude des photographies de la Belle Epoque permet d'affirmerque nombreux corps de métier étaient représentés.On s'habillait en fonction de son rang social. Les débardeurs portaientle canotier, les bourgeois un chapeau rond et un costume de couleur sombre,tandis que leurs femmes étaient drapées de satin et de soie.Elles portaient aussi des chapeaux très décorés. Toutefois,le canotier fut la coiffure de la Belle Epoque, remplacé par lacasquette durant l'Entre-deux-guerres. La casquette restait le couvre-chefde l'ouvrier.

D'après Catherine Thibault , la hausse du niveau de vie, àla fin du XIXe siècle, suscita un désir d'ascension sociale,qui se perçut dans le loisir dominical. Aussi s'endimanchait-ondans les guinguettes. Pour la classe bourgeoise, la sortie aux guinguettesétait un moyen d'afficher son rang aux yeux de tous. Pour tout lemonde, la journée au bord de l'eau restait l'une des seules sortieshebdomadaires. Aussi, chacun s'efforçait de se vêtir le mieuxpossible. Cependant, les établissements des bords de Marne n'accueillaientpas tous le même type de client : La Maison Convert étaitplus que jamais le bal des bourgeois où le quadrille étaitroi, tout comme son concurrent direct, le Casino Tanton. A l'inverse, laPéniche était un bouge mal famé. Ainsi, les guinguettesattiraient aussi les malfrats en tout genre, le milieu de truands ou criminels.On se souviendra de l'histoire d' Amélie Hélie, cette célèbreprostituée de la Belle Epoque. Jacques Becker en fit un film, Casqued'Or, dont l'héroine fut admirablement interprétéepar Simone Signoret . Le cinéaste fut marqué durablementpar Jean Renoir, dont il avait longtemps été l'assistant.L'histoire se déroule en 1902. Dans une guinguette de Joinville,Manda, ouvrier charpentier, rencontre Casque d'or, du nom de sa cheveluredorée. Elle est guincheuse à Belleville. Elle appartientà la bande des Apaches . Les Apaches étaient des fils d'ouvriers,organisés en groupes ( des gangs avant la lettre). Ils essayaientde s'approprier des quartiers à Paris, de délimiter leurterritoire souvent au prix de bataille sanglante. Les femmes y jouaientun grand rôle : prostituées, mais très libres, ellesétaient les égales des hommes. Les Apaches privilégiaientle corps, la beauté. Ils suivaient assidûment des cours degymnastique, apportaient un très grand soin à leur habillement,à leur coiffure. Ils ont longtemps terrorisé les bourgeoisde la capitale. On les voyait fréquemment dans les guinguettes desbanlieues, sur les bords de Marne. C'est dans ce contexte que deux bandesrivales, celle de Manda et celle de Leca, vont s'entretuer pour Casqued'or. L'affaire de Casque d'or émut l'opinion et créa unmythe. On se rappelera également de l'arrestation de Garnier etVallet, membres de la Bande à Bonnot dans une maison louéeà M. Bonhoure, nouveau propriétaire du Casino du Viaduc ainsique du Moulin Rouge. Dénoncés, ils soutinrent un siègedans la nuit du 14 au 15 mai 1912. Les deux hommes y laissèrentleur vie. Cette affaire fut finalement très profitable aux guinguettesnogentaises : les journaux en parlaient et excitaient la curiositédu public. Aussi, les jours suivants, tramways, trains de banlieue... amenèrentde nombreux Parisiens pour la visite des lieux. La clientèle desguinguettes était à l'origine essentiellement masculine,en particulier dans les guinguettes parisiennes et dans celles des barrières.Les femmes rencontrées étaient prostituées ou danseuses.En revanche, les guinguettes des bords de Marne recevaient indistinctementhommes, femmes et enfants. On venait y passer un dimanche en famille. Chacuny trouvait son compte.
 
 

CHAPITRE VI :

Fonctions et usages
 
 

" Un rendez-vous joyeux à l'usage des canotiers et des habitantsde l'endroit existe sur la rive, sous le couvert du Moulin ( de Bonneuil). On y prend ses ébats et on y réfectionne. Les trapèzes,les balançoires, les lapins sautés, le guinguet s'y entrecroisent." Emile de la Bédollière résumait parfaitement l'activitédes guiguettes . Il s'agissait dans un premier temps de se restaurer :on venait aux guinguettes pour manger et boire. On venait aussi pour s'amuser.Aussi, les guinguettes proposaient-elles toutes sortes de jeux. Enfin,on venait y danser, y chanter ou y écouter les musiciens. Tous lesplaisirs corporels étaient mêlés. Par ailleurs, lajournée aux guinguettes était destinée au repos méritéaprès une semaine de travail. Au bord de l'eau, on oubliait le temps.
 
 

LA TABLE
 
 

La guinguette avait sa boisson, un petit vin blanc, produit par lesvignerons de la région. Mais, avec la concurrence des vins du midiet les maladies de la vigne, le vignoble se portait mal et les sociétésvigneronnes disparaissaient progressivement des banlieues. La concurrenceétait d'autant plus dure que le célèbre petit vinblanc était " une affreuse piquette ".

L'anisette était l'apéritif à la mode et se dégustaitselon un rituel bien précis :

" Le garçon, gilet noir et tablier bleu vient, plateau en main,vous apporter votre verre où l'anisette attend maintenant votrebon vouloir. Sur une cuillère percée, que vous déposezhorizontalement au sommet du verre, vous mettez un morceau de sucre. Puis,très lentement, vous faîtes couler dessus de l'eau fraîche.Le sucre se désagrège, passe à travers la cuillèreet vient troubler la liqueur d'anis. Il ne reste qu'à savourer cedélicieux breuvage..."

Les femmes prenaient plus volontiers, après le repas, des ratafiasà l'angélique ou à la vanille.

Quant aux plats, matelotes et fritures demeuraient la spécialitédes guinguettes des bords de Marne. Les clients appréciaient enparticulier la friture de goujons, petits poissons jetés dans l'huilebouillante que l'on dégustait volontiers entiers et croustillants.Différentes recettes de matelote ont été retrouvées,au vin rouge ou au vin blanc. En 1861, Emile de la Bédollièresoulignait déjà la renommée de Joinville-le-Pont comme" terre classique de la matelote " . On utilisait à cet effet plusieurssortes de poissons tels que l'anguille, la carpe, le barbillon ou encorele brochet. On y ajoutait souvent du lard fumé. Les tenanciers faisaientcroire aux gens que les poissons avaient été spécialementpéchés par eux pour leur plus grand plaisir. Les mateloteset fritures étaient généralement servis avec des frites.

A la carte des guinguettes, on trouvait aussi d'autres plats typiques: boeuf gros sel, fricassées de lapin. Somme toute, il s'agissaitde repas simples. De toute façon, on ne venait pas aux guinguettesspécialement pour la gastronomie.
 
 

LES CHANSONS
 
 

Les chansons étaient le moyen d'expression populaire par excellence.L'ivresse aidant, on se mettait à chanter. La chanson accentuaitle caractère chaleureux et festif des guinguettes. Citons pour exemplela chanson de Dréjac, Borel et Clerc: " Ah le petit vin blanc

Qu'on boit sous les tonnelles

Quand les filles sont belles

Du côté de Nogent
 
 

Et puis de temps en temps

Un air de vieille romance

Semble donner la cadence

Pour fauter, pour fauter

Dans les bois, dans les prés

Du côté, du côté

De Nogent "

Aristide Bruant, chansonnier français, évoquait parfoisdans ses chansons les bords de Marne : Le Botillon, par exemple, parlaitd'un mariage que l'on avait fini par rater à cause d'un botillon,en revenant de Charenton. A. Bruant avait commencé à chanterses propres chansons vers 1875 dans les cafés concerts de la butteMontmartre. Au début du XXe siècle, il fut engagépar un certain M. Rollet pour chanter, tous les soirs, dans une guinguetteà Nogent-sur-Marne.

Les chansons populaires abordaient souvent le thème de la danseaux guinguettes. La java semblait être à la mode.
 
 

LA DANSE
 
 

Le grand attrait des guinguettes était bien évidemmentla danse. Depuis 1839, le bal et la danse étaient au premier rangdes divertissements . A Paris, les plus riches s'engouffraient dans lessalles d'hiver, les autres venaient danser aux guinguettes. Au débutdu XXe siècle, la valse musette, le swing musette, la java et letango prenaient le pas sur les danses du XIXe siècle, chahut etquadrille. Le quadrille avait connu un énorme succès sousle Consulat. C'était une danse compliquée, forme légèrementmodifiée de la contredanse. Le quadrille des guinguettes étaitune danse de famille, un divertissement d'amis de travail. Le chahut pouvaitprovenir de "cachucha", nom d'une danse espagnole. Il s'agissait en faitde la déformation populaire du quadrille, mais on ne la dansaitpas toujours aux guinguettes, car le chahut était une danse désordonnée,indécente. On y venait seulement si l'ambiance s'y prêtait.Elle supposait une certaine connivence entre les participants. On dansaitaussi la polka et le scottish, danse écossaise.

Le bal musette datait du XVIIIe siècle : c'était un balchampêtre où l'on dansait au son de la cornemuse, de la musette.D'après P. Milza et M. Blanc-Chaléard , les premiers balsmusette se sont ouverts dans le quartier de la Bastille. Ils se développèrentau début du XXe siècle au son de l'accordéon. Cetinstrument avait été importé par les immigrésitaliens à la fin du siècle dernier. Louis Perugi, dont lafamille avait des attaches nogentaises, imposa le fisarmonica dans lesbals musettes parisiens. Son frère jouait dans les établissementsnogentais. Michel Perugi, composa dans une guinguette nogentaise la Valsedes oiseaux en 1908, qui devînt plus tard Aubade d'oiseaux. . Cefut un immense succès grâce à Emile Vacher, roi del'accordéon. Il y avait aussi l'accordéon musette venu d'Auvergne.La rivalité entre Italiens et Auvergnats provoquait d'ailleurs parfoisdes rixes.

Au son d'un accordéon ou d'un orchestre entier, on dansait jusqu'aucoucher du soleil. Certaines guinguettes étaient réputéespour la danse : Louis Zéphirin Abel Convert , originaire de l'Aisne,avait ouvert après la guerre de 1870, un bistrot en fâce desa maison. Des musiciens ambulants vinrent y jouer quelques airs de musetteet Convert devînt un dancing à la renommée grandissante.Jeanne Bourgeois, qui n'était pas encore Mistinguett, vînty danser. Convert faisait partie des établissements les plus chics.Parmi ceux-ci, on comptait aussi Tanton et Le Casino du Viaduc, tenu parM. Heche à la Belle Epoque. Chez Tanton, on dansait la polka, lamazurka, le scottish, la valse mais aussi le quadrille. Le tango apparutpeu avant 1914. L'orchestre de Tanton comprenait au début du sièclesix à sept musiciens. On jouait du trombone, de la clarinette, dela flûte, ainsi que la corne à pistons. Seuls les grands tenancierspouvaient faire appel à un orchestre. Ainsi, Convert en disposait,ainsi que Chez Debout. Chez Convert, plusieurs musiciens étaientinstallés sur une estrade, surplombant ainsi les danseurs. Il fallaitpayer pour entrer dans la danse. C'est pourquoi, la clientèle étaitgénéralement issue d'un milieu bourgeois ou de classe moyenne( employés ). En revanche, les guinguettes qui employaient uniquementun accordéoniste accordaient la gratuité aux danseurs. Onappelait ces établissements "des bastringues". Les ouvriers constituaientalors la clientèle la plus importante.
 
 

JEUX ET DISTRACTIONS
 
 

Les guinguettes proposaient de nombreux jeux et autres distractions: balançoires et agrès, courses de tonneaux, courses de vélos,jeux de boules, de quilles, tir à l'arc, jeux de cartes et dominos.On trouvait également poids et haltères mis à la dispositionde ces Messieurs. Le jeu de la grenouille était très apprécié: on lançait des palets sur une table qui avait des trous numérotésen forme de grenouille. Chaque trou avait un nombre de points différents.Il s'agissait de faire le plus grand nombre de points. Le jeu de Siameétait aussi très populaire : on lançait cette foisdes disques de bois à bords taillés.
 
 

CONCLUSION
 
 

Après la Première guerre mondiale, le mouvement d'ouverturesde nouvelles guinguettes reprit de plus belle, malgré les inondationsde 1924. Tandis que les guinguettes de l'ouest parisien disparaissaientde par l'industrialisation des banlieues, celles des bords de Marne attiraientune foule considérable, comme on peut le voir dans le court métragede Marcel Carné, Nogent Eldorado du Dimanche ( 1929 ). Au lendemainde la Seconde guerre mondiale, les établissements des bords de Marneconnurent un nouveau succès, comme en témoignent les photographiesde R.Doisneau et Willy Ronis. Peu après, commençait le déclindes guinguettes qui aboutit à leur fermeture ou à leur restructuration.Certaines se transformèrent en dancings, d'autres en restaurants.Le célèbre établissement Convert ferma ses portesen 1969.

L'avènement de la Petite Reine amorça le déclindes guinguettes de la banlieue proche, car elle emmena les Parisiens beaucoupplus loin. Mais, l'automobile a sans doute fait plus de tort aux guinguettesdes bords de Marne que la bicyclette. Elle permit de couvrir de trèsgrandes distances. Aussi, les Parisiens préfèraient-ils désormaisles séjours en bord de mer plutôt que les dimanches au bordde l'eau. Les mentalités avaient changé. On ne dansait plusaprès le repas dominical. Tout au moins, la danse passa du domainepublic au domaine privé : la danse s'organisa chez soi, entre amis.Par ailleurs, à partir des années 1960, la discothéquefinit par détrôner la guinguette dans le loisir jeune.

Les guinguettes ont fait partie de la vie des bords de Marne, de celledes Parisiens. Elles appartiennent à la culture populaire. Ellesont participé à l'emergence des loisirs urbains, des loisirsde masse.

Aujourd'hui, il ne reste plus beaucoup de guinguettes en activité.On citera malgré tout, Gégène de Joinville, qui succédaà la Péniche. Chez Gégène date du débutdu siècle et a changé plusieurs fois de propriétaire.Elle a été modernisée : terrasses sous cloches, matériauxclinquants. Le propriétaire a choisi de louer la salle pour dessoirées privées et le dimanche soir, on la travestit en discothéque.A Joinville, reste aussi la guinguette La Goulue dont le décor estde style 1900. Le Verger se trouve à la place du Vrai pécheurà la jambe de bois. Ce n'est pas une guinguette, mais un caféoù l'on sert des apéritifs 1900, comme le rinquinquin. Ony retrouve l'ambiance des guinguettes de l'époque.

D'autre part, de nouvelles guinguettes ont ouvert leurs portes, tellesque Mimi la Sardine à Neuilly-sur-Marne, ou encore Le Martin Pécheurà Champigny-sur-Marne. Les soirées sont diversifiées: on peut danser sur des airs de bal musette ou bien sur du jazz, du rock...Enassociation avec " Culture Guinguette", le propriétaire fait partiede ceux qui tentent de nous faire redécouvrir la richesse de cepatrimoine culturel disparu..

BIBLIOGRAPHIE
 
 

I ) OUVRAGES :
 
 

1 ) Ouvrages généraux :
 
 

- CACERES Benigno, Loisirs et travail du Moyen-Age à nos jours,Paris, Collection Peuple et Culture, Editions du Seuil, 1973.

- CORBIN Alain ( sous la direction de ), L'Avènement des loisirs,Paris, Aubier, 1995.

- FOURCAULT Annie, Un siècle de banlieue parisienne, 1859-1964,Paris, Editions de l'Harmattan, 1988.

- SALLES Catherine, La IIIe République au tournant du siècle,1893-1914, Paris, Collection Histoire de France illustrée, Larousse,1985.
 
 

2 ) Ouvrages spécialisés ( sur les guinguettes et surles bords de Marne)
 
 

- AUBRY P., ARLES M., Joinville-le-Pont à la Belle Epoque, sociéténouvelle de Presse Ile-de-France, 1990.

- BEROS M., Les guinguettes de Bercy et de Joinville au XIXe siècle,Mémoire de D.E.A, Paris IV, sous la direction du professeur Tulard,1992-1993.

- BOYER Christian, MONLICOURT Corinne, Petite histoire des loisirs enVal de Marne 1850-1936, Service éducatif des Archives départementalesdu Val de Marne, 1983.

- CARCO F. , La Belle Epoque au temps de Bruant, Paris, Hachette, 1954.

- CHARLES Olivier, La banlieue en chansons de la fin du XIXe siècleà la guerre 1914-1918, Polycopié, " Culture et banlieue",Paris VIII, août 1986, 6p.

- CROIX A., Histoire du Val de Marne, Messidor, 1987.

- DALSCHAERT François, Cité de loisir, la guinguette,Ecole d'architecture de Paris-la Villette, sous la direction de Z.Natchev,1988.

- GASNAULT François, Guinguettes et lorettes. Bals publics àParis au XIXe siècle, Paris, Aubier, 1986.

- MILZA P., BLANC-CHALEARD M-C, Le Nogent des Italiens, Paris Autrement,1995.

-RIOUSSET Michel, Les bords de Marne de Lagny à Charenton duSecond Empire à nos jours, Dammarie-les-Lys, Ammateis, 1984.

- ROBLIN Jean, Nogent-sur-Marne, la mémoire retrouvée,Nogent-sur-Marne, Editions de la ville de Nogent, 1991.

- Autrefois, le Val de Marne, 1870-1920, Roanne, Editions Horwath, 1985.

II ) ARTICLES :

- Que reste t-il des bords de Marne ? in l'Express Paris, 31 mai-6 juin1985, p.20-33.

- Les musettes du Val de Marne in Le Nouvel Observateur, 25-31 juillet1985.

- THIBAULT Catherine, Les écrits endimanchés in Dimanche,Autrement Revue, série mutations, n°107, mai 1989, p.105-115.

- Plaidoyer pour le repos dominical ( 1880-1906 ) in Dimanche, AutrementRevue, série mutations, n°107, mai 1989, p.97-104.

SOURCE
 
 

CARTES POSTALES :

- du Musée de Nogent-sur-Marne

- M.Riousset, Joinville-le-Pont en cartes postales anciennes, Zaltbommel,Pays-Bas, Bibliothèque européenne, 1976.

- Nogent-sur-Marne en cartes postales anciennes, Bibliothèqueeuropéenne, 1974.

- Archives de la Société nautique de la Marne
 
 

CHANSONS :

- Chansons populaires ( Archives personnelles) : il s'agit de deux carnetsde chansons de M.René Barbier ( mon grand-père ), illustrées,datées de 1923-1924. Montrent l'importance des guinguettes dansles loisirs populaires du début du siècle. Certaines chansonsse réfèrent aux guinguettes de rivière et aux dimanchesau bord de l'eau.
 
 

FILMOGRAPHIE :

- Jacques Becker, Casque d'or, 1952 : retrace l'histoire de cette prostituéede Belleville qui appartenait au groupe apache, et dont un ouvrier s'étaitamourachée. L'action se passe en partie dans une guinguette de Joinville,au début du siècle. Donne une idée du décor,de la clientèle, des activités.

- Marcel Carné, Nogent, Eldorado du dimanche, court métragemuet de 1929 : donne une idée d'une journée à la campagnedes Parisiens.

OUVRAGES :

- Emile de la Bedollière, Le Tour de Marne, Paris, Librairieinternationale, 1865 : il y décrit les plaisirs des bords de Marne,dont les restaurants et guinguettes.

- Histoire des environs du nouveau Paris, Paris, G.Barba, 1861 : concerneessentiellement Joinville dans le cadre de ce sujet.

- Manuel universel et raisonné du canotier, Ouvrage illustréde 51 gravures sur bois renfermant des recherches historiques sur l'origineet le développement du canotage, Paris, librairie encyclopédiquedu Roret, 1846.

- MONTORGEUIL G., Paris dansant, 1898 : généralitéssur les bals musettes.
 
 

Ce qui reste aujourd'hui :

Les Guinguettes Chez Gégène et la Goulue, qui datent toutesdeux des années 1900. Chez Gégène est la seule guinguetteà avoir conservé ses archives.
 
 

TABLE DES ILLUSTRATIONS
 
 

- PAGE 9 : Inondations de 1910 à Nogent-sur-Marne prèsdu Viaduc (Collection Riousset )

Inondations à Saint-Maur ( Almanach des Français )

- PAGE 10 : Le canotage ( M. Chevalier )

- PAGE 11 : Les fêtes sur la Marne ( Collection Riousset )

- PAGE 12 : Promenade sur les îles de Chelles ( Collection Riousset)

Déjeûner sur l'herbe à Champigny-sur-Marne en 1909(Musée de Nogent )

La péche à Nogent ( Musée de Nogent )

Le Petit Deauville à Gournay-sur-Marne (Collection Guillard)

- PAGE 14 : Gournay-sur-Marne, terrasse d'une guinguette au bord del'eau ( Collection Riousset )

Terrasse de Convert à Nogent-sur-Marne ( Musée de Nogent)

- PAGE 15 : Structures en bois d'une terrasse ( Musée de Nogent)

Pontons des guinguettes à Nogent ( Musée de Nogent )

- PAGE 16 : Convert , sur rue ( Collection Riousset )

Convert , la terrasse ( Musée de Nogent )

Le Casino Tanton ( Musée de Nogent )

Le Casino du Viaduc ( Musée de Nogent )

Le Moulin Rouge ( Musée de Nogent )

La Péniche ( Archives de la Société nautique dela Marne )

La Maison Chabaud ( Musée de Nogent )

- PAGE 18 : La salle de bal du Casino Tanton ( Musée de Nogent)

La salle de bal de Chez Convert ( Musée de Nogent )

- PAGE 21 : Chansons populaires illustrées ( Documents personnels)

- PAGE 22 : Détails des vêtements portés àla Belle Epoque par la clientèle des guinguettes ( Archives de laSociété nautique de la Marne )
 
 

NOTES

Dictionnaire Larousse Universel, Paris, 1866. "Les murs" dont il estquestion renvoient aux fortifications qui entouraient Paris ( site actueldu périphérique)

D'après gravures, A.D Collection Maciet, in Malki et Thouvenet,Cabarets, cafés et bistrots, Roanne, Horvath, 1981.

F.Gasnault, Guinguettes et lorettes. Bals publics à Paris auXIXe siècle, Paris, Aubier, 1986.

Histoire du XXe arrondissement, Paris, Editions Hervas, 1987.

Fourcault Annie, Un siècle de banlieue parisienne, 1859-1964,Paris, Editions de l'Harmattan, 1988.

Michel Riousset, Les bords de Marne de Lagny à Charenton du SecondEmpire à nos jours, Dammarie-les-Lys, Amatteis, 1984.

Article paru dans L'Avant Scène du Cinéma en 1968. Lefilm a été rediffusé sur Arte en 1996.

E.de la Bédollière, Le Tour de Marne, Paris, Librairieinternationale, 1865.
 
 

Jean Roblin, Nogent-sur-Marne, la mémoire retrouvée, Editionsde la Ville de Nogent, 1991.

Catherine Salles, De la IIIe République au tournant du siècle: 1893-1914, Paris, Collection Histoire de France illustrée, Larousse,1985.

Exposition organisée par le Musée de Nogent-sur-Marnesur les guinguettes des bords de Marne dans le courant de l'année1996. Les chiffres sont à vérifier. Cependant, nous ne pouvonscontester l'importance numérique des guinguettes sur les bords deMarne à la Belle Epoque, comme le confirment Michel Riousset ouJean Roblin. Les cartes postales en témoignent.

Manuel Universel et raisonné du canotier, Paris, 1846.

Opus cité,p.8

L'île-de-Beauté (Nogent-sur-Marne) était àl'époque encore une île. Ce n'est qu'en 1968 qu'elle fut rattachéeà la rive.

Michel Riousset, De Lagny-sur-Marne à Charenton-le-Pont, lesbords de Marne du Second Empire à nos jours, Paris, Editions Amatteis,1985.

F.Dalschaert, Cité de loisir, la guinguette, Ecole d'architecturede Paris-la Villette, sous la direction de Z.Natchev, 1988.

Ces remarques sont effectuées après examen de plusieursdizaines de cartes postales ayant trait aux guinguettes des bords de Marneet à leur environnement.

Boyer C. , Monlicourt C. , Petite histoire des loisirs en Val de Marne1850-1936, Service éducatif des Archives départementalesdu Val de Marne, 1983.

F. Dalschaert, conf. note 16

Histoire du XXe arrondissement, opus cité p.4

Archives personnelles : carnets de chansons de mon grand-père,1923-1924.

Catherine Thibault," Les écrits endimanchés", in Dimanche,Autrement Revue, série mutations, n°107, mai 1989.

J.Becker, Casque d'or, 1952.

P.Drachline, C.Petit Castelli, Casque d'or et les apaches, Paris, Renaudotet Cie, 1990.

opus cité p.8, cf note 5

Jean Roblin, Autrefois, le Val de Marne, 1870-1920, Roanne, Horwath,1985.

Emile de la Bédollière, Histoire des environs du nouveauParis, Paris, G.Barba, 1861, p.202.

Charles Olivier, La banlieue en chansons de la fin du XIXe siècleà la guerre 1914-1918, Polyc. , Culture et banlieue, Paris VIII,août 1986, 6 p.

F.Gasnault, Guinguettes et lorettes, Bals publics à Paris auXIXe siècle, Paris, Aubier, 1986.

P.Milza, M.C Blanc Chaléard, Le Nogent des Italiens, Paris, Autrement,1995.

Jean Roblin, Nogent-sur-Marne, la mémoire retrouvée, Nogent-sur-Marne,Editions de la Ville de Nogent, 1991.