Interrogation sur le système éducatif en Iran (Mai 1996)

Ata HOODSHTIAN

Le point de départ théorique de notre réflexion sur le système éducatif iranien consiste en l'idée de la prédominance de la politique sur la structure culturelle en général, et sur le système éducatif en particulier.

Cette conclusion apparaît comme l'idée directrice de notre réflexion aussi bien par rapport à l'éducation à l'époque du Chah, considérée comme un régime moderne - ou semi-moderne -, qu'à celle de la République islamique, ouvertement anti-moderne. De manière générale, dans ces deux systèmes éducatifs, nous ne sommes pas en face d'une société démocratique où l'éducation bénéficie historiquement d'une certaine indépendance évoquant une conscience libre ; et loin de toute dépendance politique, elle ne subirait que des nécessités découlant du mouvement naturel de l'ensemble de la société et de la situation économique.

La structure historique de l'Iran, comme d'ailleurs de beaucoup d'autres pays, dits « en voie de développement », a fait de la société un corps unidimensionnel : la dimension politique détermine la vie de la société, de la culture et donc de l'éducation, de telle sorte que même les exigences économiques ne sont pas toujours suffisantes pour que ces éléments subissent des changements.

En Iran, cette réalité est doublement confirmée par la révolution islamique, et l'arrivée au pouvoir des intégristes en 1979. Dans l'intervalle de quelques années, entre la fin du régime du Chah et l'installation des intégristes, les mollahs sont parvenus à imposer des modifications considérables dans le domaine de l'éducation.

Tout le mouvement de la modernisation structurale du secteur social et culturel, ainsi que les efforts de la modernisation de l'éducation furent en quelque sorte reniés puis censurés par les islamistes gouvernementaux d'Iran. Les manuels des écoles et des lycées en sont les témoins (nous y reviendrons).

Les origines

- Historiquement et depuis des siècles, « les maktabs » furent la référence de toute éducation iranienne. Il s'agit des écoles coraniques où l'enseignement a une structure traditionnelle, à la base de laquelle le Coran est la plus grande référence. Les Maktabs sont une sorte d'école primaire. Selon les études de E. Naraghi, au VIIIème siècle, il y avait un Maktab dans chaque village iranien. Le principe de l'éducation consistait surtout à suivre systématiquement la parole du maître.

Aucune forme de critique, ni de contestation ne pouvait être formulée contre le maître. Le principe était de le suivre sagement et (donc) aveuglément (on y reviendra). Car l'objectif des maîtres (mollahs) fut fondé sur la « mission » de former les esprits. La tradition culturelle des mollahs étant à la base de leur enseignement, elle inspira des idées et des réflexions philosophiques et sociologiques des grands penseurs traditionnels en Iran, comme Ghazali, Farabi, Saadi, Avicenne, etc.

L'enseignement religieux en question est basé sur trois axes principaux :

- Tazkiyé (purification)

- Tarbiat (éducation, discipline)

- Ta-lim (enseignement, instruction)

Les « madresses » furent un autre type d'école en Iran. Les madrassas se séparent des Maktabs dans la mesure où ces derniers restent effectivement un lieu fortement attaché à l'enseignement purement islamique formant les « tollâbs », une couche de théologue de sexe masculin, se distinguant par leurs vêtements particuliers, et destinée à propager l'enseignement de l'Islam.

 

Les fondements

La particularité de cet enseignement traditionnel était qu'aucune sorte de critique ou de question susceptible de remettre en doute la parole de dieu, ne pouvait être formulée. Evidemment, certains types de « critique » y existait permettant ainsi à l'histoire iranienne d'avoir des penseurs remarquables ; mais cette critique ne pouvait jamais franchir certaines limites subjectives, d'où l'étrangeté du fonctionnement de ce concept par rapport à celui existant dans la modernité occidentale. De là, il ne faut pas aussitôt conclure que l'éducation traditionnelle dans tous ses aspects est un phénomène inopérant. Ici, nous ne fixerons notre attention que sur le concept de critique.

Dans cette structure culturelle où le fondement est donc de suivre souvent aveuglément le maître, l'individu au sens moderne du terme ne pouvait naître. Or, comme nous le savons, d'un point de vue fondamental, la critique en tant que concept ne peut exister que dans la mesure où un écart certain peut être réalise entre le sujet pensant et l'objet de la pensée. Il s'agit du processus de la formation du Sujet dans la modernité occidentale.

Dans et à partir de cet écart, la pensée au moins dans sa réception moderne occidentale se forme et parvient à se constituer comme étant une pensée critique. Car, en fait l'écart entre le sujet et l'objet ainsi décrit, empêcherait que le sujet se trouve dissolu dans l'objet. En quelque sorte, l'identité du sujet s'inscrit dans cet écart avec l'objet. Ce n'est que dans cet écart que la critique d'un point de vue fondamental peut exister. Et ce n'est qu'ainsi que l'individu, en tant que tel parvient à se constituer. Un tel fondement correspond à la base de l'éducation moderne.

Un système éducatif fondé sur l'existence a priori du sujet pensant - un sujet qui correspondrait à la constitution de l'individu au sens moderne du terme - est susceptible d'entrer dans le processus critique. Ce qui signifie qu'il ne peut jamais permettre à l'individu de « suivre aveuglément son maître ». Théoriquement, dans cette éducation, toutes les possibilités sont réunies pour que le disciple, ou plus exactement l'apprenti, à partir de sa propre subjectivité, parvienne à dépasser le maître.

Ce dépassement semble être celui de toute l'histoire de la culture et de l'éducation des Temps modernes occidentaux. Dans ce système éducatif, aucun « modèle de pensée » constant et immuable, aucun « maître suprême » éternel et irréprochable ne peut exister. Toute pensée, tout maître appartient à l'histoire, et est donc pré-disposé(e) à être dépassé(e) par le courage et la critique de n'importe quel apprenti/individu. Ce dépassement, encore une fois, ne peut exister que dans une culture où aucune « parole suprême », aucune « idée immuable » ne dominerait l'homme.

Ainsi, le Coran ne peut pas être une parole pré-existante en mesure de dominer la pensée, et donc une démarche éducative. Tout l'intérêt d'une démarche moderne de l'éducation se trouve dans l'indépendance, bien que celle-ci soit relative, de l'apprenti.

L'éducation moderne

1) L'école moderne et la fondation de Dar-oul-fonun

Le système traditionnel éducatif a dominé l'Iran jusqu'à l'époque Safavite (1499-1524). Ce pays a vécu sa modernisation dans l'éducation à travers le contact avec l'Occident. En Iran, la modernisation du système éducatif commença par l'introduction écoles de type occidental. Bien évidemment, ce mouvement était essentiellement en rapport avec la grande tentative de modernisation de l'ensemble de la structure de la société iranienne sur la base de la Révolution Constitutionnelle (1899) à la fin de la dynastie Ghadjar.

Les premiers fondateurs des écoles modernes furent les Anglais, puis les Français avec des missionnaires catholiques à la tête de ce mouvement. Ainsi, la fondation des écoles modernes, au moins dans ses manifestations extérieures, avait un but tout à fait religieux. Aussitôt, les aristocrates iraniens se joignirent à ce mouvement. La modernisation du système éducatif en Iran prit sa plus grande ampleur avec la fondation de Dar-oul-fonun.

Le grand réformateur, Amir Kabir fut le premier ministre, le grand Vazir, de Naseré-din-Chah. Il lança une série de réformes, indispensables à la modernisation de l'Iran de l'époque. La fondation de Dar-oul-fonun, à savoir la première école créée par l'Etat iranien, correspond à la période terminale des réformes d'Amir Kabir.

 

« Dar-oul-fonun », signifiant en persan « la maison des techniques ». Naraghi la traduit par « Ecole Polytechnique » (Ibid, p. 96). Celle-ci est considérée comme la première institution d'enseignement créée par l'Etat en Iran.

Dans cette initiative, Amir Kabir fut inspiré par le modèle européen. Il s'agissait en effet d'un établissement à mi-chemin entre l'enseignement secondaire et supérieur, utilisant des enseignants iraniens et européens. Avec la fondation de Dar-oul-fonun, note Behnam, pour la première fois, la science, la philosophie et la littérature modernes, ainsi que l'histoire, la géographie, la médecine, l'anatomie, l'ingénierie, les langues étrangères y furent enseignées, et ainsi ces disciplines entrent en Iran de manière institutionnalisée. (Behnam, Ibid, p. 360).

 

2) L'époque du Chah

La création de Dar-oul-fonun, ainsi que d'autres écoles modernes implantées, par les missionnaires étrangers ou par les Iraniens doit être considérée comme une mesure fondamentale tendant à priver les religieux du monopole du système éducatif iranien.

Ainsi l'éducation moderne devient désormais une affaire d'Etat. Aussitôt, avec la fondation de la dynastie des Pahlavi, le ministère de la culture prend en charge toute l'éducation. Les grandes écoles, lycées et universités subventionnés par le gouvernement du Chah furent créées. Ainsi, en Iran l'éducation n'a jamais eu une existence autonome. L'idéologie de l'Etat fut toujours l'élément le plus déterminant dans l'orientation de l'éducation.

En 1963, le Chah lança la grande entreprise des « réformes agraires », baptisées « Révolution Blanche ». Dans le fond, il s'agissait d'une tentative d'occidentalisation de l'Iran, d'une modernisation assez poussée, mais comme toutes les initiatives iranienne de l'époque, suffisamment autoritaire. Aucun mouvement populaire n'accompagnait les efforts du Chah. La modernisation du système éducatif iranien avait massivement fait entrer les femmes et les jeunes filles dans les écoles et les universités. Cette ouverture a effectivement bouleversé la société iranienne. Les femmes furent envoyées aux villages pour enseigner et dans un très grand nombre de villages, des écoles furent construites. L'éducation prit une figure de plus en plus occidentalisée.

La République Islamique

Il est évident que ces réformes ne correspondaient pas à des démarches véritablement démocratiques, car le seul décideur et initiateur était le régime politique. Le Chah imposait (presque) partout sa méthode. Par conséquent, dès cette époque? les critiques commencèrent à dénoncer, souvent à juste titre, les aspects non-démocratiques, superficiels et évidemment abusifs des réformes du Chah. Profitant de ces critiques, les islamistes intégristes, l'une des fractions des opposants du Chah, à travers une révolution politique, séparèrent totalement les femmes des hommes, en leur imposant le voile islamique et le « Tchador ».

L'installation du régime islamique correspond à un grand mouvement anti-occidental dans tous les domaines. Par le contrôle dictatorial des mollahs, ce domaine subit des changements considérables au niveau de la structure des écoles, allant jusqu'à décider des habits des élèves. Des modifications furent introduites également au niveau des manuels des écoles dans le domaine de l'histoire de l'antiquité et de l'histoire générale de l'Iran, le rôle des rois perses, la raison de leur existence, ainsi que dans la réalité de la Révolution constitutionnelle et toute la pratique des régimes politiques précédents.

Dès le début de leur prise de pouvoir; les islamistes se montrèrent en désaccord avec les tentatives du Chah vis-à-vis de la situation des femmes. Une période d'obscurantisme débuta. Dans la société en général, et dans les écoles en particulier, les femmes et les jeunes filles furent séparées des hommes et des garçons. Ainsi les salles de cours dans les écoles et dans les universités, tout comme les moyens de transport, furent scindés en deux parties, aucun homme n'ayant le droit de pénétrer dans la partie féminine.

De la même manière, non seulement le discours éducatif subit des changements au profit d'une culture totalement masculine, mais aussi les manuels scolaires subirent des changements ou plus exactement les censures des plus acharnées : les femmes et les jeunes filles durent se voiler, même si parfois, même aujourd'hui, le régime islamique utilise directement les mêmes manuels scolaires que le régime du Chah, les images féminines sont toutes voilées.

Cette idéologisation de l'éducation correspond à la prédominance de la politique sur la culture. Ainsi, le régime islamique ressemble à tous les régimes totalitaire.

- A propos de ces remarques, nous nous pencherons sur deux exemples précis :

1- Le manuel « l'éducation social » (1994) de la classe de 5ème (équivalent français = 7ème), l'une des références scolaires majeures des écoles, semble être un exemple remarquable : ce manuel, comme d'ailleurs celui de la même classe à l'époque du Chah, débute avec l'histoire de l'Iran ; pour le régime du Chah, l'histoire commençait avec la fondation de la Perse antique et le roi Dariush, alors que l'histoire de l'Iran dans le manuel islamique commence avec celle de l'islam, à savoir celle de l'Arabie Saoudite! Ce manuel de 178 pages relate l'histoire de l'islam, avec seulement 3 pages consacrées à l'époque du Chah! et de la page 182 jusqu'à 249 entièrement consacrées à la révolution islamique en Iran.

2- Le deuxième exemple est celui des images féminines dans les manuels scolaires : à ce propos ce qui est paradoxal ce n'est pas le fait même de censurer des images féminines, mais la façon extraordinairement absurde et illogique de le faire. Le manuel de première année appelé « le persan primaire (élémentaire) » est tout à fait exemplaire. Le ministère de la culture a manifestement utilisé le manuel de l'époque du Chah mais avec des images de femmes et de filles, la tête couverte, de telle sorte que ces images parfois ne correspondent pas à la réalité de la vie des Iraniens. A la page 40, la mère d'Akram est en train d'écrire une lettre à l'institutrice de sa fille expliquant la raison pour laquelle elle n'avait pas pu se présenter à l'école pendant trois jours. Cette scène se passe à la maison ; la mère d'Akram se trouve dans le salon, seule avec sa fille, cependant elles ont toutes les deux la tête couverte. Cette scène n'est en aucune manière justifiable, car les femmes et les filles ne portent pas de voile, entre elles, tant qu'une personne étrangère de sexe masculin n'est pas entrée.

De la même manière, la page 49 montre une scène de petit-déjeuner à la maison où même en l'absence du père, Akram et sa mère sont voilées. Une autre scène montre Akram malade, et au lit ; autour d'elle se trouvent ses camarades lui rendant visite ; cependant, malgré aucune présence masculine, Akram et les autres filles sont toutes voilées. Cette image non plus, n'est pas justifiable, car en réalité, au moins Akram, chez elle et malade, se trouvant dans son lit, avec quelques filles de son âge, ne peut pas être voilée.

Des censures de ce genre semblent être typiques du régime islamique iranien où l'idéologie de la séparation des femmes et des hommes est la condition préalable à toute éducation, signe de la prédominance de la politique sur la culture.

- Quelques remarques

Première remarque : en Iran, la politisation de l'éducation va de pair avec une islamisation inédite. On s'interroge : même dans la République islamique, la structure « moderne » de l'éducation, dans la forme, et dans ses plus grandes lignes n'est pas préservée. Mais dans le contenu, la politisation de l'éducation aboutit à une plus grande modification et manipulation, dite islamisation. Et ce paradoxe entre la forme et le contenu représente le point crucial de notre réflexion. Du rapport de la forme et du contenu, nous posons la question de savoir quel serait le véritable statut actuel du système éducatif iranien?

Deuxième remarque correspond à la situation des femmes dans le système éducatif iranien. Des changements effectués à ce propos évoquent une question fondamentale : les femmes iraniennes, depuis la Révolution islamique, dans la société en général, et dans le système éducatif en particulier, sont-elles devenues plus libres ou moins libres par rapport à l'époque du Chah? Nous savons que depuis la Révolution, la participation des femmes dans la société est devenue plus importante. Alors, nous nous penchons sur la question de savoir quel serait le critère déterminant de cette liberté, le voile (le tchador)? ou la participation active des femmes dans la société et dans le système éducatif?

Deux interrogations principales nous préoccupent :

Premièrement : nous nous interrogeons de savoir dans quelle mesure il-est possible de constater un véritable bouleversement fondamental dans le système éducatif iranien suite à la révolution islamique. Peut-on réellement dire que dans l'Iran actuel il existe un système éducatif véritablement islamique au sens original du terme. Un tel système, même en Iran islamique, pourrait-il exister après les réformes éducatives du régime du Chah. Est-ce que le régime islamique, dans le domaine de l'éducation, représente un vrai recul fondamental par rapport au système éducatif de l'époque du Chah.

Deuxièmement : nous nous interrogeons sur le contenu des réformes éducatives du Chah, à savoir si le système éducatif iranien à la suite de ces réformes des années 1960 est devenu véritablement moderne.

Nous avons déjà tenté de noter quel pourrait être le sens et la signification d'une éducation moderne et dans quelle mesure cela correspond à la constitution du sujet pensant, un sujet qui dispose, d'un point de vue fondamental, de la possibilité de dépasser, à travers le processus de la critique, aussi bien le « passé », « la tradition » que le « maître ».

Nous devons nous interroger sur la modernisation du Chah : était-elle une tentative pour une éducation véritablement moderne, formant de nouvelle conscience, des hommes et des femmes critiques, et loin de la soumission à la parole religieuse, du Coran et du maître. Est-il vrai que le système éducatif de l'époque du Chah n'était pas parvenu à introduire des sujets conscients, mais soumis ? Pourrait-on penser qu'une telle structure éducative, et précisément le manque d'une conscience critique dans la formation éducative et culturelle iranienne à l'époque du Chah a amené l'Iran vers la soumission aux religieux les plus obscures et les plus intégristes ?

 

BIBLIOGRAPHIE