Krishnamurti et l'éducation à la fin du XXeme siècle (Conférence introductive )

Yvon ACHARD

 

Bonjour. Je voudrais tellement remercier René Barbier, vous tous et toutes, parce qu'une réunion comme celle d'aujourd'hui, autour de l'enseignement de Krishnamurti, pour la première fois sur le plan universitaire français, c'est pour moi exceptionnel.

Dans les années 1966, je commençai un travail de doctorat, une étude du langage de Krishnamurti, et nous avions pensé avec Krishnamurti que cet ouvrage pourrait servir de tremplin vers une mise en place progressive de son enseignement au sein de l'université. Il devait, après la soutenance de ma thèse, venir pour plusieurs conférences à Grenoble-Université. Deux mois avant ces réunions, il m'a écrit de Rome, parce qu'il était fatigué, et m'a dit : "Si vous pensez qu'il est possible d'annuler... je suis vieux, et je dois essayer de réserver maintenant mes déplacements aux grandes conférences, mais c'est à vous de voir". Nous avons ainsi annulé. Comme je l'ai dit dernièrement, je suis reparti vers mes abeilles. Et puis René et Paris 8 sont arrivés, et petit à petit, à partir de Paris 8 , souhaitons que cet enseignement prenne place d'une façon universelle au sein de l'enseignement français. De ce point de vue, nous avons du retard par rapport aux Anglo-saxons. Mais ce n'est peut-être qu'un simple retard momentané.

Le thème de ces deux journées est donc d'une façon générale l'éducation. Nous pouvons considérer que la vie, le message et l'enseignement de Krishnamurti sont entièrement dédiés à l'éducation. Selon Krishnamurti, l'éducation est une question de propos et une question d'exemple.

On enseigne ce que l'on est, il doit y avoir cohabitation, coexistence entre l'éducateur et le message qu'il délivre. Et le côté exceptionnel et souvent bouleversant du message krishnamurtien est bien dans cette coexistence entre l'homme et son enseignement, entre sa vie, sa mort et son enseignement. Je vous propose donc ce matin un travail peut-être plus de généraliste, visant à montrer, au sein de la vie de Krishnamurti et de son enseignement le caractère neuf, et c'est cela l'éducation. Dans les conférences qui suivront et au cours de ces deux journées, nous pourrons travailler d'une façon plus spécifique sur tel ou tel point particulier de l'enseignement krishnamurtien.

D'une façon générale nous pouvons dire qu'avec Krishnamurti, est remis en place le rôle majeur du langage. Le langage a pour rôle et pour but de permettre à celui qui le délivre de se mieux découvrir, se mieux connaître, par conséquent aussi à l'auditeur de se connaître mieux. Talleyrand a dit un jour : "Le langage a été donné à l'homme pour dissimuler sa pensée". C'est ce qu'on pourrait nommer l'optique diplomatique, souvent, hélas aussi, politique. Et ce type de langage perpétue la violence, perpétue la guerre, c'est-à-dire l'incompréhension entre les humains. Avec Krishnamurti, nous assistons à la restitution du langage qui a été mis en place progressivement par les humains, passé dont nous sommes les héritiers, et le but de ce langage est d'établir la fraternité, c'est-à-dire la compréhension. C'est donc un outil merveilleux. Souhaitons qu'au cours de ces deux journées, nous puissions ensemble faire l'expérience qu'un travail universitaire et intellectuel, peut malgré tout se passer dans une ambiance de fraternité, d'affection, de compréhension et de découverte mutuelle.

 

Notre exposé illustre également la justesse de cette phrase de Bachelard : "Tout ce qui est grand se fait contre". Dans l'ouvrage A l'écoute de Krishnamurti en 1966, (cet ouvrage comprend les conférences qu'il a données cette année-là à Londres, Paris et Saanen), Krishnamurti déclare : "Le mot n'est pas la chose, ce n'est que la base. Nous sommes en train de poser les fondations, parce que sans fondations justes, la pensée, l'esprit, ne peuvent absolument pas fonctionner dans cette nouvelle dimension".

C'est dire l'importance qu'il accorde au langage en général, et aux mots plus particulièrement, puisqu'ils constituent, selon lui, la "fondation des choses". Quoi de plus naturel dés lors que Krishnamurti soit ce remarquable littérateur, ce poète, et ce prodigieux conférencier ? Un enseignement, aussi réaliste et sublime soit-il, n'a de portée que s'il est véhiculé, transcendé par la magie poétique du verbe. Il faut savoir que Krishnamurti à la base est poète. Il écrit d'abord, lorsqu'il est jeune, des poèmes, et j'ai abordé personnellement plusieurs fois ce thème avec lui, et il m'a précisé que s'il n'y avait pas eu la nécessité d'enseigner de par la barbarie des humains qui se constate partout et tous les jours, c'est de la poésie qu'il aurait produite. Je voudrais aussi vous dire personnellement ceci : le message réellement profond de Krishnamurti n'est abordable que lorsque nous savons, de nous-mêmes, extraire les couches artistiques, c'est-à-dire poétiques. Ce n'est pas pour rien du reste que René Barbier est premièrement et avant tout poète.

Krishnamurti, c'est le don poétique à l'état pur. Dès le départ, il écrit très jeune des poèmes, des poèmes que l'on peut qualifier de cosmiques, qui ont trait à l'univers. Dans cet univers prend place l'humain.

Je voudrais vous donner l' exemple d'un poème de jeunesse qui a été publié dans le Bulletin International de l'Étoile de juillet 1930 :

Viens avec moi t'asseoir prés de la mer, ouvre ton coeur, sois libre.

Je te parlerai d'une paix intime

Comme celle des profondeurs calmes,

D'une liberté intime

Comme celle de l'espace

D'un bonheur

Comme celui des vagues qui dansent.

 

Vois, la lune trace un chemin de silence sur la mer sombre.

Ainsi, devant moi, l'intelligence ouvre un sentier lumineux.

La douleur gémissante se cache sous la moquerie d'un sourire,

Le poids d'un amour périssable alourdit le coeur,

La raison est déçue et la pensée s'altère.

 

Ah, viens t'asseoir près de moi,

Ouvre ton coeur, sois libre.

Comme la lumière que la course immuable du soleil ramène,

L'intelligence en toi viendra.

Les lourdes terreurs d'une attente angoissée

S'en iront de toi, comme les vagues reculent sous l'assaut des vents.

Viens t'asseoir près de moi,

Tu sauras quelle intelligence naît d'un amour vrai.

Comme le vent chasse les nuées aveugles,

La pensée claire chassera tes préjugés stupides.

 

La lune est amoureuse du soleil

Et le rire des étoiles emplit l'espace.

 

Oui, viens t'asseoir prés de moi,

Ouvre ton coeur, sois libre.

J. Krishnamurti

Krishnamurti au départ, c'est cela, c'est la poésie.

 

Je l'entendis pour la première fois en Inde en 1966, et ce n'est pas le contenu du message qui m'a frappé d'emblée, mais c'est le verbe. Pour la première fois, je rencontrai un humain capable de méditer à haute voix. Chez cet homme, la vision interne s'écoulait tout-à-fait naturellement dans les mots, d'une façon extrêmement simple. Il ne préparait jamais une conférence. Un jour qu'il se rendait à une conférence en Hollande, quelqu'un lui a demandé : "Monsieur, de quoi allez-vous nous parler ce soir ?" Il y avait mille personnes. Et il a regardé l'interlocuteur et lui a dit : "Mais je n'en sais absolument rien". Et cela est unique, c'est l'enseignement de Socrate, c'est un humain qui découvre lui-même sa propre pensée dans le fait même de l'exprimer. Et là est la merveille, il y a une toute autre valeur qu'un discours, même beau et juste, préparé à l'avance.

Le côté artiste de Krishnamurti, c'était cela : il peignait devant nous et avec nous. Il prenait le risque de découvrir, ou de ne pas découvrir, dans le fait même d'énoncer. C'est cela qui était contagieux. A l'occasion d'une rencontre privée, je lui ai posé la question suivante : "Lorsque vous donnez une conférence, vous semblez être dans un état de méditation de plus en plus vaste, et vous semblez essayer de transmettre par les mots cette méditation interne". Il répond : "Oui, absolument". Je lui demande : "Actuellement, que devient cette méditation ?" Il répond : "Elle continue, une autre méditation continue, mais je n'ai pas à la structurer dans le langage, le silence est la communion la plus puissante et la plus totale". Il exprime là un point précis de son enseignement : sa parole vient du silence. En 1966, à Paris, un auditeur lui avait posé la question suivante : "Tandis que vous parlez, pensez-vous ?" Réponse de Krishnamurti : "Pas beaucoup, voyez-vous. Naturellement, comme nous parlons anglais, le souvenir de la langue, le souvenir de cette langue pour communiquer aussi clairement que possible, tout cela c'est de la pensée, mais l'auditeur voudrait savoir : "Pensez-vous en dehos de cela ; tandis que vous parlez, pensez-vous ?" si vous pensez en parlant, il y a répétition. Si vous ne pensez pas, et si vous parlez à partir du vide, les paroles, elles, peuvent être répétitives, mais le contenu, la chose exprimée est nouvelle et pleine de fraîcheur ; elle contient une vitalité entièrement différente.".

Enseigner à partir du vide. Il a précisé un jour, parlant de ce qu'il disait : "Cela s'exprime sans que j'y pense", comme s'il n'était qu'un simple lieu de passage, comme s'il exprimait la noblesse qui réside dans l'humilité humaine de n'être plus qu'un lieu de passage, et non pas un ego-château fort qui retient tout et qui cherche à enfermer tout dans un coffre-fort.

Enfant, très tôt, Krishnamurti veut constamment aller au coeur des choses, et il écrit : "J'ai vu des ombres danser, et j'ai voulu connaître la cause de tant de beauté". C'était un homme doué d'une très grande curiosité, qui voulait toujours aller voir à l'intérieur. Aussi bien des objets matériels, il démontait une montre, c'était un passionné de mécanique, de moteurs. Un jour, à l'occasion d'un repas, il y avait à côté de lui le personnage qui pilote un bateau pour remorquer les grands paquebots qui entrent dans les ports, le remorqueur ; pendant tout le repas Krishnamurti a posé des questions à cet homme sur le fonctionnement du remorquage, de la mécanique. Il voulait toujours connaître, vraiment une très grande curiosité, l'inverse de l'individu blasé.

Il écrit également jeune : "Je creuserai mon chemin jusqu'au coeur des choses". Vous savez que sa mère est morte alors qu'il était âgé de neuf ans, mais plus tard, il va déclarer que la relation qu'il a eu le temps d'avoir avec sa mère a mis en place en lui l'essentiel, l'essentiel de sa quête spirituelle, quête qui va devenir extrêmement forte lorsque la mère disparaît. Dans une tentative d'exploration psychologique, on peut considérer que cette quête incessante au niveau intérieur puisse être chez Krishnamurti un lien profond avec sa mère. Il a vécu très proche de sa mère, parce qu'il était malade. Très jeune il a été atteint de malaria, de saignements de nez, il ne pouvait pas aller à l'école, à la différence de ses frères et soeurs. Donc, il restait avec sa maman, et sa mère lui parlait de quoi ? De Krishna. Vous savez, Krishnamurti, c'est le nom qui est donné en Inde à tout enfant mâle, huitième enfant d'une famille de brahmanes, en hommage à Krishna qui était lui-même le huitième avatar, c'est-à-dire la huitième incarnation de Vishnu. Et sa mère lui parlait de Krishna. Elle a imprimé quelque chose de très fort en lui. "Ma mère me disait", écrit-il dans La vie libérée, "Que je devais devenir semblable à Krishna, personnification de la beauté humaine. Ma mère disait que c'était l'idéal le plus élevé qu'un homme puisse atteindre, et moi, ayant un penchant pour cela, j'en aimais l'idée". Et parallèlement à cette aspiration spirituelle - mise en place en lui par la mère - très tôt se développe un penchant d'indépendance, voire de révolte vis-à-vis de toutes les idées reçues. Il écrit : "Petit garçon, j'étais déjà dans un état de révolte. Rien ne me satisfaisait, j'écoutais, j'observais. Je cherchais quelque chose au-delà de la maya des mots, je voulais découvrir et établir mon but moi-même, je ne voulais me reposer sur personne. Lorsque je regarde en arrière, je vois que rien, vraiment, ne m'a jamais satisfait". Ce texte nous renvoie, bien sûr, au fameux texte qu'il prononcera lors de la dissolution de l'ordre de l'Étoile, où il dira : "La vérité est un pays sans chemin". Mais il dira aussi un jour : "Ne laisse jamais une tête se mettre au-dessus de la tienne, découvre par toi-même".

Nous allons étudier un pan très important de la vie de Krishnamurti qui est souvent, pour ne pas dire occulté, trop mal connu, son évolution même au sein de la souffrance. Nous l'avons intitulé "La descente aux enfers".

En matière d'enfer, le grand spécialiste est Dante. Dante précise que l'enfer a toujours une sortie. "La sortie", dit-il, "est au fond, ou plus exactement au centre". Ce qui signifie que pour sortir de l'enfer, il faut complètement le pénétrer, et quiconque tente d'échapper à la descente aux enfers tourne le dos à la sortie, et à vrai dire, tourne en rond. Cette configuration et ce rôle de l'enfer est l'archétype du cheminement initiatique. Nous allons voir combien ce cheminement est classique avec Krishnamurti.

En 1924/1925, il écrivit en Californie un petit recueil d'une vingtaine de pages qu'il intitule Le Sentier. C'est un recueil capital pour la compréhension de son itinéraire spirituel. Voici ce qu'il entend par "Le Sentier" : "Le sentier est l'accumulation des expériences quotidiennes, c'est à travers les années la progression sur la route de l'existence. c'est la vie vécue par chacun. Dans ces pages j'ai décrit la courbe de mon expérience qui dans son essence est celle de toute expérience analogue. Je tiens pour vrai que l'homme par des expériences accumulées parvient à connaître la cause de ses souffrances et se décide enfin à les éliminer. Le sentier exprime mon expérience pendant toute cette période où je recherchais la vérité avant que je ne me fusse pleinement trouvé moi-même". Dans ce texte, Krishnamurti nous décrit réellement sa descente aux enfers. La description est dantesque, de même que l'itinéraire, puisque rien, absolument rien ne peut le secourir. Il devra aller au tréfonds du désespoir, c'est-à-dire au-delà de l'espoir, pour accéder à cette autre vie dont il parlera plus tard. L'apothéose, le point d'orgue de sa souffrance intérieure, lui sera apporté par la mort de son frère Nitya. Vous savez qu'il avait avec ce jeune frère un lien très fort. Ce lien s'est développé au moment de la mort de la mère. Quand la mère meurt, Krishnaji (diminutif affectif de Krishna) a neuf ans et Nitya a sept ans. Tous les deux se soudent, pour ainsi dire. iIs "compensent" la perte de la mère par une sorte de symbiose. Ils deviennent pour ainsi dire siamois, ne se quittent plus. Lorsque les théosophes adoptent Krishnamurti parce qu'ils ont vu en lui le futur instructeur du monde, ceux-ci sont obligés de prendre Nitya. Tous les deux, en 1922, habitent une petite maison en Californie, qu'ils baptisent Arya-Varya, le Noble Monastère. Nitya est très fragile au niveau pulmonaire. A cette époque, énormément d'enfants meurent jeunes en Inde de tuberculose. Krishnamurti protège intensément son frère. Nitya tombe malade à la fin de l'année 1925, lorsque Krishnamurti doit partir en Inde pour des conférences. Il ne veut pas partir. Mais les spécialistes de la voyance, de la société théosophique, disent à Krishnamurti que Nitya ne craint rien, qu'il va guérir. Krishnamurti les croit et part. Alors que son bateau est en mer Rouge, Krishnamurti apprend la mort de son frère, survenue le 13 décembre 1925. Il est déchiré, bouleversé, révolté, il hurle et parle Télougou, langue première que sa mère avait enseignée mais qu'il avait oubliée. A ce moment-là donc, il régresse, processus classique de la souffrance. Il est vraisemblable du reste qu'avec la mort de Nitya, c'est une seconde mort de la mère. Krishnamurti se retrouve seul et n'a plus pour ainsi dire d'allié. Il faut savoir l'importance capitale de la mère en Inde. Il est dit : "Au commencement était la mère". Pour les indiens, l'Inde est "Mother India", c'est la Mère Inde. Donc le sens du symbole "mère" pour un indien dépasse notre entendement. Ce sens du symbole mère chez nous a été assez bien extrait et mis en relief par le travail de Jung. Au sujet de cet événement majeur, la perte de Nitya, Krishnamurti écrit le poème justement intitulé "Nitya", vingt-troisième poème du recueil intitulé Le chant de la vie; voici ce poème :

Nitya

Mon frère est mort,

Nous étions pareils à deux étoiles dans un ciel nu.

 

iI était comme moi

Brûlé par le soleil ardent

Au pays des brises légères,

Des palmiers ondoyants

Et des fraîches rivières,

Où les ombres sont innombrables,

Les perroquets éclatants et les oiseaux bavards.

 

La cime verte des arbres

Se balance dans le soleil brillant,

Les plages sont dorées

eE les mers bleues et vertes.

 

Là-bas, le monde vit dans l'ombre, à l'abri du soleil,

La terre est brune et brûlée,

Les rizières étincellent,

Verdoyantes dans les eaux vaseuses ;

Des corps bruns, nus et luisants,

Sans contraintes dans la lumière éblouissante.

 

La mère allaite son enfant sur le bord du chemin

Où se dressent des autels,

Et un amoureux, pieusement,

Apportent l'offrande des fleurs.

Silence pénétrant,

Paix infinie.

Il est mort ,

Et j'ai pleuré seul à l'écart.

 

Partout où j'allais, j'entendais sa voix

Et son rire heureux.

Je cherchais son visage

Sur celui de chaque passant

Lui demandant s'il avait croisé mon frère,

Mais personne ne pouvait me réconforter.

 

J'ai adoré,

J'ai prié,

Mais les dieux sont restés muets.

Je ne pouvais plus pleurer,

Je ne pouvais plus rêver.

Je le cherchais en toutes choses

Sous tous les cieux.

 

Souvent j'entendais les arbres murmurer

Et m'appeler vers son séjour.

 

Dans ma quête

Je T'ai contemplé,

O Seigneur de mon âme,

En Toi seul

j'ai trouvé le visage de mon frère.

 

En Toi seul,

O mon éternel Amour

Je contemple le visage

De tous les vivants et de tous les morts.

 

Voyez-vous, ce poème est capital. Ce poème comprend trois grandes parties. D'abord "Mother India", la "Mère-Inde", l'Éden primitif, le paradis ; "silence pénétrant, paix infinie" dit-il ; deuxième partie, brutale : "il est mort", et Krishnaji se retrouve seul ; et troisième partie, il devient universel et dit "Dans ma quête je t'ai contemplé, O seigneur de mon âme". Il découvre en lui une entité qui dépasse l'ego personnel que la plupart du temps nous entretenons et fortifions.

Écoutons-le encore souffrir dans ce texte du Sentier :

"J'ai pleuré comme on pleure dans une affliction perpétuelle. J'ai souvent convoité la mort et l'amnésie, elles ne m'ont pas été accordées... Souvent, haletant , je me suis plongé dans une muette adoration, mais, comme le parfum trop délicat d'une fleur, mon adoration s'est évaporée à travers les siècles, m'abandonnant inanimé sur mes genoux raidis, seul, au pied des saintes images qui m'avaient refusé leur bénédiction... j'ai suivi délibérément les instituteurs des villages. Leurs enseignements me laissaient au pied de la colline solitaire. J'ai vécu noblement ; j'ai travaillé ; j'ai peiné, je me suis discipliné ; j'ai été déchaîné ; j'ai souvent pleuré pour que la main divine vint me secourir. Aucune main n'est venue. J'ai perdu la lumière et l'humain. J'ai dominé mes émotions, j'ai médité les yeux fixés sur le but, et rien ne m'a été révélé".

C'est cela aussi, Krishnamurti. "La vraie vie est ailleurs", écrivait Rimbaud, et cette "vraie vie" que Krishnamurti rencontrera en janvier 1927, à l'occasion de ce qu'il appellera "sa libération", cette vraie vie sera pour lui au-delà de l'espoir, au-delà de la souffrance, au-delà de la folie même, c'est-à-dire au-delà de l'enfer qu'il vient de traverser. Le message de Krishnamurti au sein de sa vie même, le message d'éducation, c'est le fait de ne jamais s'arrêter en route, ne pas refuser la souffrance, ne pas en faire une sorte de lit de jouissance masochiste, ne pas s'y complaire. Le problème que pose Krishnamurti dans Le Sentier et dans l'expérience de sa libération, c'est bien le problème de la folie. Tout humain rencontre un jour ou l'autre dans le cours de son existence la nécessité de traverser sa folie. La folie pathologique, n'était-ce pas cette traversée interrompue ? Et parce qu'elle est interrompue, une vie qui part à la dérive, en pleine tempête.

Ce que Krishnamurti veut dire, c'est qu'il faut traverser, c'est-à-dire passer sur l'autre rive, et accéder ainsi à une autre vie. Nous nous permettons d'insister sur les souffrances rencontrées par Krishnaji, qu'il décrit dans Le Sentier, parce que souvent cet épisode de sa vie est insuffisamment connu. Ce qui caractérise ce que l'Inde nomme le Gourou, c'est que le gourou, avant tout, est capable d'aller au-delà de la folie, ou bien de descendre au fond de l'enfer, justement là où est la sortie. Le commun des mortels n'est pas à la hauteur de sa propre folie, il s'y perd, il s'y abandonne, elle l'englue, elle l'enlise, elle le submerge, souvent elle l'engloutit. La question que pose Krishnamurti est de savoir si nous sommes ouverts à notre folie afin de la vivre jusqu'à son terme et ainsi l'épuiser, ou comme le disent les anciens textes védiques, "frire les racines" pour qu'il n'y ait plus de nouvelles pousses.

J'ai souvent abordé avec Krishnamurti le problème de la folie, et il était toujours extrêmement grave, sérieux et concentré. Le trois mai 1969, à Amsterdam, un auditeur lui dit : "Monsieur, vous êtes complètement toqué ?", et l'auditoire dut rire. Mais Krishnamurti, qui n'en reste jamais à l'aspect extérieur d'une question, plonge immédiatement à l'intérieur de celle-ci : "Qui est juge - vous, moi, un autre ? Si vous jugez que l'orateur est déséquilibré ou non, un tel jugement ne fait-il pas partie de la folie générale du monde ?... Juger implique une certaine vanité... La vanité est-elle capable de percevoir ce qui est vrai ? Ou bien n'est-il pas besoin d'une grande humilité pour regarder, pour comprendre, pour aimer, Monsieur, c'est une des choses les plus difficiles que d'être sain d'esprit dans ce monde anormal et déboussolé. Être sain d'esprit implique que l'on n'a aucune illusion, aucune image, ni de soi, ni d'un autre... Dés l'instant où l'on a une image de soi, on est, assurément, un peu déséquilibré, on vit dans un monde d'illusion... Quand vous dites que vous êtes Hollandais - pardonnez-moi de le dire, vous n'êtes pas tout-à-fait équilibré. Vous vous séparez, vous vous isolez, comme le font d'autres quand ils se prétendent Hindous. Toutes ces divisions nationalistes, religieuses, leurs armées, leurs prêtres, tout cela indique un état de déséquilibre mental".

Voilà où Krishnamurti va chercher la folie. La racine de notre folie est l'état de division à l'intérieur de nous-mêmes et par conséquent entre les humains.

Ainsi qu'il le précise dans le texte du Sentier, Krishnamurti descend donc au fond de l'enfer, et il en sort transformé, régénéré, autre, c'est-à-dire vraiment lui, rayonnant sa propre identité. Il l'indique en conclusion de ce texte : "Quand on recherche la vérité, on en porte en s'en approchant le reflet sur le visage, quand on devient la vérité, on ne la reflète plus, on la rayonne".

Il y a passage de l'état de dualité, réflexion, réfléchir, à l'état d'unité-rayonnement. Quand on a compris l'importance et la nécessité du désespoir dans l'enseignement krishnamurtien, on le retrouve régulièrement dans ses textes. Après cette terrible épreuve consécutive à la mort de son frère, ce qui est exceptionnel chez Krishnamurti, c'est la faculté qu'il a de ne pas s'arrêter. Il apprend la mort alors que son bateau est en mer Rouge, et je vous le disais tout à l'heure, il hurle, parle Télougou. Lorsque le bateau arrive à Colombo, c'est-à-dire dix jours après, il a déjà fait sa propre traversée.

Voici ce qu'il écrit : "Un vieux rêve est mort, et un autre s'est fait jour, telle une fleur émergeant de la terre solide, une nouvelle force née de la souffrance bat dans mes veines, une nouvelle compréhension et une nouvelle sympathie sont nées des douleurs passées". Dix jours. Pensez que la plupart des humains, comme on le dit, traînent des souffrances toutes leur vie. Selon Krishnamurti, la souffrance est une dynamique, la souffrance est explosive, c'est elle seule qui nous permet d'évoluer, et de passer comme il l'indique, de la dualité à l'unité.

A un auditeur qui lui demandait à Bénarès en 1949 : "Pour l'amour de Dieu, donnez-nous quelque espoir, quelque refuge", il répond : "Messieurs, ce n'est que dans le désespoir que l'esprit peut trouver la réalité. Seul l'esprit totalement révolté peut sauter dans la réalité, et non pas l'esprit satisfait, respectable, clôturé dans ses croyances". De même, un jour que nous parlions de l'Inde, il m'a précisé qu'il s'était très souvent entretenu avec des dévots, des prêtres, des sannyasins. Vous savez, ce qui est prodigieux avec Krishnamurti, c'est qu'en Inde il était reconnu, et tous ces dévots, ces sannyasins lui disaient : "Vous avez raison, Monsieur, mais on ne peut pas". Il bouleversait la tradition mais il était tout de même reconnu, et c'est exceptionnel.

Avec Krishnamurti, nous sommes aux antipodes des enseignements, c'est-à-dire d'une éducation promettant toujours l'accès à un état où ne subsisterait que le sens du plaisir, du bien-être ; nous sommes aux antipodes des enseignements qui privilégient le positif et prétendent exclure la souffrance, et ce sont pourtant ces seuls enseignements qui demeurent chez nous particulièrement prisés et qui se vendent et qui s'achètent à prix d'or. Pour Krishnamurti, l'évolution de tout individu passe par la nécessité de reconnaître et d'explorer son désespoir.

C'est ce qu'il nomme "to look the fact", le face à face avec le fait, qu'il oppose à l'attitude habituelle qui consiste - dit-il - à "to escape", la dérobade. A propos de cette éducation, prétendue éducation, qui ne privilégie que le sens du bien être et du plaisir, lisez, je vous le signale parce qu'il est peu connu, le livre le plus bouleversant de Freud : Au-delà du principe de plaisir. Freud enseigne également qu'il faut aller au-delà du principe de plaisir pour justement se rencontrer intérieurement. C'est lorsque se fait le passage de l'évitement, de la dérobade, au face à face, que commence selon Krishnamurti l'exploration intrapsychique et le véritable accès au domaine spirituel.

Nous allons étudier maintenant un nouveau paragraphe . Ce paragraphe, nous l'avons intitulé selon la phrase de Rimbaud "La vraie vie est ailleurs". Dans le premier poème du recueil de jeunesse qu'il a intitulé "La recherche", Krishnamurti écrit : "J'ai été un voyageur errant dans ce monde aux choses transitoires", et pendant soixante-dix ans il va insister sur la nécessité de redécouvrir en nous le nomade, celui qu'il nomme "Le voyageur errant", qui seul permet de mettre au jour en nous l'explorateur et notre faculté d'exploration. Car il est bien question d'exploration, et de l'exploration fondamentale, de laquelle tout autre aventure parait désuète, puisqu'il s'agit pour tout un chacun de partir explorer son âme.

Là se situe un autre point fondamental de l'enseignement krishnamurtien, la fabuleuse aventure, le goût, l'attrait du voyage intérieur. Attrait toujours présent au tréfonds du coeur humain, pour peu qu'on soulève le voile. Ce voyage est l'élément majeur réunissant toutes les cultures, toutes les traditions, toutes les spiritualités, de tous les âges. Or, et particulièrement, l'Occidental moderne a perdu le sens du nomade. Caïn a pris le pas sur Abel, le possesseur sédentaire a pris le pas sur le nomade explorateur. C'est ce qu'on nomme de nos jours la société matérialiste. Le matérialisme au niveau même de la matière, ça n'est pas dangereux, mais, le matérialiste, c'est avant tout celui qui a jeté l'ancre. L'histoire raconte que Caïn a tué Abel, le sédentaire a tué le nomade et non pas l'inverse. Et cette histoire est assez ancienne. Krishnamurti enseigne que l'exploration intérieure est primordiale, mais qu'elle ne commence que lorsque nous cessons de suivre une voie tracée à l'avance. L'exploration intérieure ne commence que lorsque nous sommes perdus, et ainsi livrés à nos seules facultés de découverte, aussi angoissante que puisse être cette situation. Nous devons avoir le courage et la lucidité de constater l'échec de toutes nos références, de tous nos maîtres à penser, de tous nos gourous, de tous nos leaders, de tous nos modèles, de tous nos dieux. Il a écrit cette phrase fameuse : "C'est la croyance au maître qui crée le maître...et l'expérience est façonnée par la croyance." C'est ce que signifie la phrase populaire : "Prendre des vessies pour des lanternes" ou bien "S'en laisser compter" ; c'est-à-dire ne pas être libre finalement. Aragon dit : "En ce temps-là j'étais crédule, un mot faisait promission et je prenais les campanules pour les fleurs de la passion".

Krishnamurti n'a jamais prétendu que dieu existait ou qu'il n'existait pas. Personne n'a jamais pu lui faire dire : il existe ou il n'existe pas. Par contre, il a constamment affirmé que tant que dieu nous sert de référence ou de modèle, par là même nous ne sommes pas réellement perdus, nous ne vivons pas réellement notre propre aventure, nous n'éveillons pas nos propres sens d'orientation, notre boussole intérieure. Notre coeur est donc insatisfait, nous ne vivons pas pleinement, nous interdisons à la vie de jaillir en nous dans toute sa spontanéité. Le seul instant de vérité au cours duquel l'humain alimente vraiment toutes les couches de son être, c'est le moment de la nuit noire de l'âme, l'instant où il n'y a plus de guide, plus de références, l'instant où nous sommes comme le dit Valéry "Perdus sans mâts ni fertiles îlots", l'instant où à vrai dire la foi et le doute ne font plus qu'un. C'est cela la foi, qui n'a rien à voir avec la croyance. La croyance est préétablie, elle se muscle, s'auto-entretient. La foi accepte de se perdre d'instant en instant. Baudelaire a écrit : "Tout abîme mystique est à deux pas du doute". Krishnamurti enseigne que c'est seulement dans cet instant que nous vivons vraiment, nous vivons comme si personne n'avait vécu avant nous, à travers nous c'est l'humanité tout entière qui vit pour la première fois, et il y a une telle plénitude dans cet instant que toute frustration est abolie, et c'est cela la vraie vie.

Dès 1920, Krishnamurti affirmait que l'humanité irait d'échec en échec tant que les peuples existeraient selon des modèles ou des références. L'époque moderne révèle que les tentatives d'ordonner les sociétés selon un modèle ou une idéologie n'aboutissent qu'à la stagnation, la régression, l'injustice ou le chaos. Il y a une phrase de la sagesse antique qui dit : "Les ténèbres ne peuvent croître, seule la lumière peut faiblir".

Mais seule une pensée qui se lève constamment en ne se préservant derrière aucune référence, seule une telle pensée entretient en elle la lumière indispensable à notre évolution. C'est le problème de l'éducation. Un jour Krishnamurti m'a dit :: "Le problème majeur de l'éducation, c'est la nécessaire et perpétuelle auto-rééducation de l'éducateur". Si nous mettons en oeuvre, en nous, cette phrase, c'est une révolution.

La lumière intérieure est aussi indispensable à l'humain que l'air qu'il respire. C'est cette lumière qui permet à l'humanité d'évoluer, c'est-à-dire de sortir de la barbarie. C'est le rôle de la culture. La culture permet de vivre malgré tout ; c'est également grâce à cette lumière, à la culture, que l'humain parvient un jour au stade où il ne vit plus seulement pour lui, mais aussi pour les autres et aussi pour sa maison, c'est-à-dire la planète, l'univers. Si je ne suis pas enfermé dans la petite prison de mon ego personnel, je découvre que j'appartiens à la grande maison universelle, qui est d'abord la planète, et par conséquent je cesse de contribuer à son extermination, ce qu'on nomme gentiment la pollution, mais qui est déjà au stade de l'extermination.

De nos jours, ce stade de la culture reste encore, hélas, élitiste. Nietzsche à son époque le précisait : "Les hommes ne recherchent pas la lumière pour mieux voir, mais pour briller". Krishnamurti précise que si nous suivons des modèles, c'est parce que nous avons peur de l'inconnu. Alors il dit : "Soyez totalement vulnérables en ne vous préservant plus derrière vos modèles ou qui que ce soit". Il précise également que c'est seulement lorsque nous sommes totalement vulnérables que nous ne pouvons plus être blessés, car nous ne retenons plus les blessures. C'est très bouleversant dans l'enseignement de Krishnamurti, c'est le centre même de l'éducation. L'humain courant, celui qu'on nomme le vulgum pecus, se protège logiquement pour moins souffrir. Krishnamurti dit : "c'est exactement le contraire, c'est lorsque tu es totalement vulnérable que tu ne souffres plus, parce que tu ne retiens plus les blessures." C'est une véritable révolution. C'est cette suprême vulnérabilité au réel, de par l'abandon de toutes les références qui fait de l'humain le véritable héros, non pas celui qui est fort par la puissance, mais qui est fort par sa propre vulnérabilité. Selon Krishnaji, l'humain intelligent est un humain blessé et de cette blessure découle son absence totale de préjugés, c'est-à-dire de protection. Un tel humain accède à la connaissance, justement car il ne sait rien à l'avance. Lui seul, dit Krishnamurti, est totalement immergé dans la vie. Une partie majeure de l'éducation chez Krishnamurti est contenue dans le déroulement de sa propre vie.

Nous disions précédemment "on n'enseigne que ce qu'on est". Et l' existence de Krishnamurti, ce nomade - comme il aimait à le dire - déplaçait constamment des valises, il n'a jamais eu un domicile fixe. Il a constamment erré, pour les rencontres et les conférences - et souvent cela n'était pas simple pour lui, parce qu'il était d'une santé fragile. S'il a disposé d'une énergie qui lui a permis au terme de sa vie d'enseigner un mois et demi avant que son corps ne cesse de vivre, c'est parce qu'il avait vraisemblablement un sens extraordinaire de la gestion de sa propre énergie et de la gestion de ses fragilités.

 

Nous allons aborder un nouveau paragraphe que nous avons intitulé La mort dans la vie et la vie dans la mort. Et tout d'abord La mort dans la vie.

Une partie majeure de l'éducation krishnamurtienne insiste sur le fait que chaque état de la vie tend à évoluer vers sa fin naturelle, et ne supporte pas d'être interrompu où que ce soit. C'est-à-dire que tout ne fait que passer, comme notre corps qui n'est qu'un passage. Arrêter la culture sur une croyance, c'est introduire la mort dans la vie. Il en est ainsi plus particulièrement en ce qui concerne nos conflits psychologiques, et vouloir apporter une solution à un conflit nous permet momentanément de lui échapper, mais il demeure et il resurgira d'une façon ou d'une autre, car le conflit a besoin d'être vécu jusqu'à son terme. Frire les racines signifie vivre le conflit jusqu'au bout ; donc, ne rien faire pour le supprimer, car dans ce cas il ne serait que momentanément enterré vivant. Krishnamurti enseigne que la seule façon de permettre au conflit d'aller naturellement à son terme est de le vivre en son centre même, de ne rien faire pour l'interrompre, d'habiter totalement notre incohérence. Là est l'aventure, ce nouveau fonctionnement de la conscience qui découvre qu'habiter son incertitude et son incohérence est la seule attitude cohérente.

Krishnamurti dit : "Ne faites rien, ne tournez même pas le bouton de la radio, habitez totalement votre doute". Au-delà de toutes les méthodes pour aller mieux, ou pour être heureux, Krishnamurti nous ramène à une fondamentale et déconcertante simplicité qu'il résume ainsi : "soyez seulement ce que vous êtes". Ce qui revient à dire que si j'ai peur, toute tentative pour échapper à ma peur ne fait qu'entretenir la séparation entre elle et moi, et par là même la perpétue. La solution, nous devrions dire la non-solution, est dans ce que nous pourrions nommer l'absorption, du verbe absorber. Il s'agit en fait de ne plus entretenir la distance entre ma peur et moi, donc ne plus la fuir, ne plus lui résister, c'est-à-dire ne plus chercher à la résoudre, mais l'habiter totalement, et ainsi annuler la séparation entre ma conscience et ma peur. Ce "non faire", nouvelle attitude psychique, par ailleurs très active, met fin à la distance, à la séparation, donc la dualité. C'est à cet instant précis selon le langage krishnamurtien, qu'a lieu la révélation que l'observateur et la chose observée ne font qu'un. C'est à cet instant précis que la distance entre la peur et la conscience cessent et que la conscience découvre que lorsqu'elle a peur, elle est elle-même la peur. C'est elle-même qui génère la peur, comme l'huître produit sa perle. Il s'est donc produit non pas un changement de conscience, mais un changement dans le fonctionnement de la conscience, et là, selon Krishnamurti, s'opère le passage du "devenir" à "l'être". Ce changement dans le fonctionnement de la conscience est le fait, c'est-à-dire le résultat d'une provocation, celle de la souffrance. Sans la souffrance, cette dynamique, aucun changement dans le fonctionnement de la conscience n'est possible, c'est aussi le sens de cette phrase : "Il vaut mieux Socrate qui souffre qu'un cochon satisfait". La conscience provoquée par la souffrance à laquelle elle ne peut apporter aucune solution, aucun remède durable, la conscience baisse les bras ou comme le dit le langage populaire "donne sa langue au chat". Et tout naturellement, la conscience met en jeu sa faculté d'absorption. La peur n'est nullement solutionnée, elle est tout simplement absorbée, et la douleur qui s'ensuit est vécue aussi naturellement que le plaisir pourrait l'être. La conscience découvre et expérimente cette nouvelle et fondamentale faculté grâce à laquelle il s'agit d'utiliser sa force dans le fait même de ne pas résister. Il ne s'agit pas d'être plus fort, mais d'utiliser son attention et son énergie pour ne pas résister. C'est le sens de "l'agir" dans l'acceptation krishnamurtienne. Dans le cadre de ce processus d'absorption, voici cette extraordinaire citation de Krishnamurti extraite de Tradition et révolution : "Il n'existe qu'une seule façon de rencontrer la souffrance. Les échappatoires qui nous sont si familiers sont vraiment d'excellents moyens pour éviter la grandeur de la douleur. Le seul moyen de solutionner la douleur est d'être sans résistance, sans aucun mouvement permettant de s'en éloigner, ni intérieurement ni extérieurement, et de rester complètement avec elle, sans vouloir aller au-delà". Selon Krishnamurti, la lucidité consiste à longueur de journée, à ne pas s'engager sur la voie de la dualité, c'est-à-dire à ne pas résister à la douleur, mais à l'accueillir et ainsi l'absorber. Tout être humain peut, à l'occasion d'une douleur, vivre cette expérience fabuleuse qu'il a en lui, une faculté qui peut lui permettre d'absorber la douleur. Bien souvent, dans l'itinéraire de la vie d'un individu, cette faculté est très peu utilisée, alors que l'existence même peut être une accumulation de souffrances pour ce même individu, et c'est dommage.

Il écrit cette phrase qui a été pour moi inacceptable pendant longtemps. C'est dans un entretien qu'il eut avec Carlo Suares, publié par la revue Planète : "La fin de la douleur est le commencement de la sagesse". Pendant longtemps je me suis dit : faut-il pour être sage ne plus souffrir ? Mais je confondais souffrance dans le sens de l'absorption avec souffrance dans le sens du refus. Ca n'est que lorsque j'ai découvert un petit peu en moi la faculté d'absorption que j'ai pu comprendre le sens de cette phrase, parce que c'est une phrase capitale. La sagesse commence lorsque la douleur est absorbée. Pour Krishnamurti, la souffrance est donc le moteur qui force la conscience a passer de l'état d'opposition, de dualité, à l'absorption. C'est la raison pour laquelle il prononcera un jour cette phrase étonnante : "Laissez fleurir votre souffrance".

Voyons maintenant la dernière partie, La vie dans la mort.

Nous avons choisi de terminer cet exposé par les derniers jours de Krishnamurti, parce que sa mort est la parfaite illustration de son enseignement dans le sens de l'éducation la plus sublime, c'est le couronnement de sa vie. Une mort directe, complètement habitée, une mort où la distance est abolie, une mort étonnamment simple. Au mois de février 1986, pour la première fois depuis quarante ans Krishnaji ne se rendit pas à Bombay pour les conférences. Au mois de janvier, alors qu'il donnait les conférences à Madras, il fut brusquement très fatigué. C'est six semaines avant de mourir qu'il donnait, à presque quatre-vingts onze ans, son dernier enseignement en Inde. Le dernier enseignement de cet enseignant qui a passé soixante-dix ans à travailler avec les auditoires, c'est la phrase suivante : "Soyez totalement éveillés, sur le qui-vive, et ne faites pas d'efforts".

Brusquement fatigué et amaigri, il tient tout de même à faire chaque après-midi une marche au bord de la mer, sur la plage ou quatre-vingts cinq années auparavant il jouait enfant. Le 10 janvier 1986, la veille de son départ pour la Californie, où il doit, comme on dit, subir des examens médicaux, il fait sa dernière marche au bord de la mer, seul. Il se tourne lentement dans les quatre directions, les cheveux au vent - vous avez vu peut-être cette photo - et regarde longtemps la mer et le ciel. Sur sa terre, sa Mother India, c'est son adieu. Un peu avant minuit, il dit au revoir à tous ses vieux amis. Son avion décolle à minuit et quart, très près de l'endroit où il est né, un peu après minuit, plus de quatre-vingts dix ans auparavant. C'est la boucle qui se referme.

Le 22 janvier 1986, il entre à l'hôpital Santa Paola où différents examens doivent être effectués. Le diagnostic est rapide : cancer du foie et du pancréas. Huit jours après, il quitte l'hôpital pour Pine Cottage. Il est très heureux, et quand il revient à la maison, il demande à ce qu'on lui mette un disque de Pavarotti sur les chansons napolitaines.

Quelques jours plus tard, alors qu'il est très fatigué, il demande à ce qu'on le porte sous les poivriers où il eut sa première expérience d'illumination en 1922. Il est laissé là quelques instants, seul, assis en silence.

Le 14 février, trois jours avant de mourir il dit à son médecin : "Je n'ai pas peur de mourir, parce que j'ai vécu avec la mort tout au long de ma vie. Je n'ai jamais transporté de mémoire en moi". Le 16 février, il souffre et dit à son entourage : "J'ai toujours été un homme très propre. Après ma mort, donnez un bain à mon corps et pliez-le dans un drap. Je n'ai pas de nationalité, brûlez tout de suite mon corps, sans aucun rituel, sans aucune cérémonie". Il avait auparavant écrit à un ami savant, un pandit indien, pour lui demander ce que traditionnellement on faisait du corps d'un saint homme dans la tradition indienne. Quand il a reçu la réponse du pandit, c'était tellement compliqué et long qu'il a éclaté de rire. Alors il a décidé que sans ambages, son corps serait brûlé immédiatement. Le 17 février 1986, à zéro heure dix, Krishnaji meurt. A huit heures, son corps est brûlé. Ses cendres furent répandues en partie en Californie à Ojaï, en Angleterre à Brockwood et dans le Gange en Inde.

Tel est le passage d'un viel homme qui a quatre-vingt onze ans enseignait encore à des milliers d'auditeurs et se préoccupait de tout ce qui se passait dans le monde, comme tout à l'heure l'a dit René Barbier. Il disait que toutes les différences entre les humains n'étaient que la conséquence de l'état de dualité. Il disait aussi qu'entre les noirs, les jaunes, les blancs, les musulmans, les hindous, les chrétiens, n'existait aucune différence fondamentale et invitait à faire le voyage intérieur afin de découvrir cela. Il disait aussi que l'état d'amour était ultime, que l'état d'amour était la seule réalité, que tout le reste n'était que maya, c'est-à-dire illusion. C'est la raison pour laquelle il a pu écrire un jour : "Il n'y a pas d'amour malheureux". Selon lui l'état d'amour prend place en nous tout-à-fait naturellement lorsque la place est disponible. Souvent je m'entretenais de poésie avec lui, et je lui ai dit plusieurs fois le poème de Baudelaire qui s'appelle Recueillement : "Sois sage, O ma douleur et tiens-toi plus tranquille". C'est un modèle dans l'absorption de la douleur. Je lui ai dit aussi ce court poème de Rimbaud qui s'appelle Sensation, court poème parce qu'il est tellement achevé qu'il ne peut être que court, et, entre autre, dans Sensation , Rimbaud écrit : "Je ne parlerai pas, je ne penserai rien, mais l'amour infini me montera dans l'âme".

Il veut dire que l'état d'amour est toujours prêt en nous. Dès l'instant où se fait le silence, je ne parlerai pas, - verbal - et je ne penserai rien - interne. Dès l'instant où en nous se fait le silence, prend place naturellement l'état d'amour. Selon Krishnamurti, l'amour seul a vertu thérapeutique. Nous ne pouvons guérir de rien sans amour, il n'y a que l'amour qui guérit.

Il est parti en cinq semaines, très simplement, malgré une maladie dure, une mort absolument directe. Mort à propos de laquelle il a toujours enseigné que c'était en modifiant notre façon de vivre qu'on se préparait à mourir, et que notre façon de mourir n'était finalement que la conséquence, le reflet et l'aboutissement de la manière dont nous avions vécu.

Tout ce qui est grand se fait contre, disions-nous en début d'exposé en citant Bachelard. La vie et l'enseignement de Krishnamurti constituent une illustration de cette vérité. Vérité que Krishnamurti formule d'une autre manière lorsqu'il écrit le 21 octobre 1980 : "La négation totale est l'essence de l'affirmation. Quand il y a négation de tout ce qui n'est pas amour, alors, l'amour est, avec sa compassion et son intelligence".

Echange avec l'auditoire par questions regroupées

Question : Une question toute bête et toute simple. On dit que la santé ne peut pas coexister avec le conflit et que seul l'amour guérit, et on peut se demander en débarquant dans l'histoire de Krishnamurti pourquoi il est mort d'un cancer du foie et du pancréas ?

Question : J'aurais voulu compléter ce qui a été dit à propos de la souffrance. Krishnamurti dit au début de Tradition et révolution : pourquoi cette valeur attachée à la souffrance ? C'est-à-dire que...il y a aussi une autre façon subtile d'échapper à la souffrance, c'est de la vénérer. En particulier les remarques qu'il fait par rapport au christianisme, il voit dans le Christ une personnification de la souffrance, on la vénère afin de croire s'en débarrasser...je voudrais qu'il n'y ait pas d'ambiguïté quant à cette attitude...Krishnamurti n'est pas doloriste du tout. La souffrance n'est ni une fin, bien sûr, ni un moyen. Or ceci, malheureusement, les religions l'ont fait, même le bouddhisme ; évidemment il n'y aurait pas de délivrance s'il n'y avait pas de souffrance. Donc la souffrance n'est pas du tout un moyen, et vénérer la souffrance, ce n'est pas y faire face d'une façon subtile peut-être.

Question : Quelle est la définition de la souffrance pour Krishnamurti ?

Question : Sur le problème de la souffrance, faut-il souffrir pour comprendre quelque chose à nous mêmes ? Pourquoi faut-il souffrir ? Est-ce qu'il n'y pas une voie en dehors de la souffrance ? Qu'est-ce qui nous empêche de nous trouver sans la souffrance ? (...)

Question : (...) Il me semble que l'enseignement de Krishnamurti ressemble au non-agir des taoïstes. Y a-t-il une parenté ?

Réponse d'Yvon Achard : Beaucoup de vos suggestions, ou bien échos à l'exposé, ont donc rapport à ce problème majeur de la souffrance. Vous avez précisé que bien sûr, dans le vécu de la souffrance par Krishnamurti, il n'y a jamais dolorisme. C'est très important. La souffrance n'est ni refusée, ni cultivée. La vie de toute façon, l'existence journalière, quotidienne, puis année après année, nous sommes tous à un moment ou à un autre confrontés à ce qu'on peut appeler de l'inacceptable, qu'on nomme également souvent la souffrance. Il ne s'agit même pas de dire "Faut-il souffrir ?" La souffrance n'est pas un choix. La vie nous impose régulièrement des états, des temps remplis d'inacceptable. Donc, ça n'est pas amené délibérément par l'individu, ce qui serait dans ce sens un peu du dolorisme, du masochisme même. Mais ce que l'expérience quotidienne nous impose, il faut bien faire avec. Confronté à la souffrance que lui impose l'existence, l'humain d'une façon classique utilise deux voies : la voie du combat, la refuser autant que faire se peut, être plus fort, ou la voie du dolorisme, ou du masochisme.

Krishnamurti propose au sein de cette confrontation à la souffrance, confrontation inévitable au sein de l'existence humaine, cette nouvelle attitude qui consiste à expérimenter en nous ce que je nomme faculté d'absorption. Découvrir qu'il y a en nous la faculté non plus simplement de l'opposition ou du subir, mais une faculté extrêmement dynamique, résultat d'une intense observation qui est cette voie de l'absorption. Ce non-agir dont vous parliez à l'instant, certes, on le retrouve dans d'autres doctrines orientales ou extrême-orientales. Ce qui est très diffèrent dans l'enseignement krishnamurtien, c'est qu'il n'est pas du tout sous forme d'une doctrine, c'est un vécu immédiat. Il dit, par rapport même à ses écrits, "ça n'a pas de sens, faites-le !" Ca n'a de sens que si vous expérimentez. Une dame un jour lui dit : "Monsieur, j'ai lu tous vos livres". "Oh, Madame, ce n'est pas ce que vous avez fait de mieux !". Le livre n'a de sens que lorsqu'il devient lui-même provocateur à l'expérience intérieure, et qu'alors, comme le disait Nietzsche, "tu peux à ce moment-là jeter mon livre". Le livre n'est éducateur que s'il éveille cette possibilité chez le lecteur actif d'exister autrement. Ce que Krishnamurti a proposé au cours des conférences pendant soixante-dix ans devant des auditoires qui parfois comprenaient plusieurs dizaines de milliers de personnes, c'était un fonctionnement intrapsychique habituellement non utilisé. Partant du principe que tout humain lorsqu'il est quelque peu attentif à lui-même, rencontre de l'inacceptable, c'est-à-dire des états conflictuels, donc des états porteurs de souffrance. Selon Krishnamurti, c'est dans l'expérimentation de ces états conflictuels que cette autre attitude intrapsychique peut par l'individu lui-même être expérimentée, mise au jour, donc découverte. Mais il est certain que le problème du conflit est au centre même de toutes les psychologies, y compris bien sûr de ce que l'on nomme la psychologie analytique, la psychanalyse. Le problème du conflit est au coeur même de l'éducation krishnamurtienne. En ce qui concerne l'obéissance à des modèles, à des gourous, ou à des références, il est très clair : "Tu te conformes parce que tu refuses en toi la confrontation, à l'intérieur de toi". Accepte To look the fact c'est-à-dire la confrontation, donc expérimente le conflit, ton propre sens de découverte pour mettre au jour cette nouvelle faculté. Et cette éducation nouvelle dont il parle, serait donc celle au sein de laquelle ça n'est pas l'éducation qui apporterait une solution au conflit, mais elle inciterait les humains, petits et grands, à se vivre différemment sans refuser la difficulté souvent sous forme d'un état conflictuel porteur de souffrance.

La conformité, se conformer, la plupart du temps, c'est pour éviter le conflit. L'adulte est l'humain qui découvre qu'il est apte à vivre ce qu'il jugeait auparavant inacceptable. La sagesse est cet état de repos au sein duquel la conscience découvre que ce qui était inacceptable, révoltant, bouleversant, somme toute, je peux le vivre, je suis capable. Le drame de la petite éducation, c'est qu'elle a mis dans nos oreilles et dans nos têtes, et c'est immanquable par papa-maman et nos éducateurs qui essaient de nous protéger, je dirais, hélas, cette phrase dramatique : "Tu ne peux pas, tu n'es pas capable". Et elle nous suit longtemps, et bien souvent jusqu'à la mort et dans l'acte même de mourir, il y a aussi le sens "Je ne peux pas". Je ne peux pas m'abandonner, je ne peux pas me laisser aller, je ne peux pas m'en remettre. Vous voyez ce "Je ne peux pas", c'est une mécanique diabolique qu'il faut démonter de son vivant, pièce par pièce pour voir comment cela marche, de manière à passer outre. Quant à sa mort, le problème de la psychosomatique, il meurt à quatre- vingts onze ans, il est vrai d'un cancer, mais comme on dit, il faut bien mourir de quelque chose, et chez un être fragile comme il l'a toujours été, la mort est venue tard. D'autre part il faut remarquer qu'au cours de notre siècle, que ce soit dans notre civilisation occidentale ou orientale, en particulier en Inde, de très nombreux penseurs ou "sages", sont partis de ce mal du siècle, tellement significatif qu'est le cancer. Mais qu'attend-t-on finalement ? C'est la pensée magique... Faudrait-il qu'un homme comme Krishnamurti, parce qu'ayant vécu d'une façon exceptionnelle et ayant délivré un message exceptionnel, en plus s'envolât dans la stratosphère ? Eh bien non, il part banalement, d'une maladie courante, mais il part d'une façon exceptionnelle de simplicité, et aussi de rapidité. La neurophysiologie nous enseigne que nous n'utiliserions que trois dixièmes de nos facultés, connexions internes, neurones, énergétiques, voire spirituelles, et avec ça on se permet d'être tout de même sénile sur la fin de la vie. Je trouve que le modèle chez Krishnamurti, c'est une fin extrêmement directe. L'enseignant meurt à partir du moment où il ne peut plus enseigner. Un mois après, il est mort. Mais il enseigne encore un mois avant de mourir, comme le marcheur qu'était Rimbaud. Rimbaud allait à pied de Charleville à Naples, puis après il revenait sur Marseille. Un jour il a un microbe dans le genou, et à Marseille, on l'ampute et il meurt. Le grand marcheur ne peut plus marcher. Krishnamurti n'enseigne plus, il meurt, c'est aussi simple.