L'Approche Transversale et la multiréférentialité







René Barbier (CRISE, Université PARIS 8)
 
 

L'Approche Transversale, théorie psychosociologique existentielle et multiréférentielle, implique la mise en oeuvre, dans toute situation éducative, de trois types d'écoute/parole : scientifique-clinique, avec sa méthodologie propre de recherche, appelée recherche-action existentielle ; poétique-existentielle qui prend en compte les phénomènes imprévus résultant de l'action des minorités et de la particularité dans un groupe ou chez un individu ; spirituelle-philosophique c'est à dire l'écoute des valeurs ultimes qui sont en oeuvre chez le sujet (individu ou groupe). Valeurs ultimes c'est-à-dire, ce par quoi nous sommes rattachés à la vie, ce que nous investissons le plus quant au sens de la vie. Nous avons tous de telles valeurs, même si nous ne savons pas toujours les reconnaître avec suffisamment de lucidité. Dans un groupe, quelles sont ses valeurs ultimes, ce par quoi il accepte de risquer l'essentiel ?
 
 
 
 

Le groupe, comme chacun d'entre nous, a besoin de l'interpellation de l' "autre" pour cheminer vers ses valeurs ultimes et pour en faire une véritable force intérieure. Non pas de l'autre "grand interprétateur" qui vous dirait ce que vous êtes en fonction de référents totalement extérieurs à vous-mêmes. Mais de l'autre comme miroir actif, susceptible d'entrer conflictuellement avec vous pour vous faire découvrir, dans le rapport humain qui n'a pas peur de la confrontation, les valeurs essentielles à votre devenir . Au delà de la phénoménologie, le psychosociologue est un herméneute de l'existence concrète. Pourtant il n'a jamais de projet autre sur le groupe, que de créer les conditions d'une meilleure compréhension de chacun et de tous, en vue d' une plus grande autonomie élucidée.

L'écoute sensible s'inscrit dans cette constellation des trois écoutes mais également d'un axe de vigilance qui retient comme postulat, trois types d'imaginaire toujours en acte dans une situation éducative en vue d'élucider leur transversalité inéluctable. L'imaginaire personnel-pulsionnel, avec la question non tranchée de la nature des pulsions ( quid de la pulsion de mort, par rapport à Éros ?) ; L'imaginaire social-institutionnel, avec son magma de "significations imaginaires sociales" (Cornelius Castoriadis), produit psychique collectif, au niveau de la société, d'une capacité radicale de créer des formes, figures, images plus ou moins étayée au développement de la base matérielle, technologique et économique, de la société. Par exemple l'ensemble des "significations imaginaires sociales" qui ont accompagnées la montée de la technologie informatique et l'ère des ordinateurs, aujourd'hui avec le mythe de la communication absolue interplanétaire par internet, ou encore les modifications dans les attitudes et les comportements sexuels à la suite de l'usage généralisé de la contraception par voie orale. L'imaginaire social s'impose durablement par le biais des institutions et des organisations (familiales, professionnelles, syndicales, politiques, de loisirs, de culture etc.).

Mais nous devons également faire place à un autre type d'imaginaire, que je nomme l'imaginaire sacral du fait de l'impact de forces et d'énergies qui nous traversent sans que nous puissions les contrôler ( forces telluriques, bouleversements écologiques, énergies cosmiques, ou plus modestement notre rapport à la mort et au non-être). L'être humain est "jeté" dans la nature et doit y trouver un sens. Il développe un trait essentiel de son identité : "l'homo religiosus", comme l'a fait remarquer Mircea Eliade dans ses brillantes recherches.

Chaque type d'imaginaire engendre sa propre transversalité, c'est-à-dire un réseau symbolique spécifique, doté, en relation et en proportion variables, d'une composante structuro-fonctionnelle à côté et en interrelation avec une composante imaginaire, relativement structuré et stable, fonctionnant comme "un bain de sens" à décrypter, inscrite dans les produits, les pratiques et les discours du sujet.

- La transversalité phantasmatique pour l'imaginaire pulsionnel qui exprime l'ensemble des fantasmes d'un individu ou d'un groupe selon une logique où se joue en partie la conjonction conflictuelle d'Éros, de Thanatos et de Polémos.

- La transversalité institutionnelle, réseau symbolique socialement sanctionné, qui est suscitée par l'imaginaire social selon une logique dialectique d'instituant, d'institué et d'institutionnalisation.

- La transversalité noétique qui affirme symboliquement le jeu de l'imaginaire sacral face au mystère de l'être-au-monde, principalement selon trois modes d'être : le mode apollinien (sérénité, sagesse), le mode dionysiaque (transe mystique) et le mode franciscain (de l'amour oblatif) .

L'Approche Transversale a pour visée d'élucider cliniquement, et selon un processus de recherche-action existentielle, liée au sens de la création poétique et de la méditation spirituelle, cette transversalité plurielle à partir de l'imaginaire et aux niveaux concrets de la personne, du groupe et de l'organisation, selon l'expression de leurs produits, de leurs pratiques et de leurs discours.

Cette approche implique une vision multiréférentielle à orientation clinique, ou encore mieux, expérientielle, c'est à dire en rapport avec l'experientia de la philosophie traditionnelle qui faisait référence à une sensibilité commune dans les rapports de l'homme au monde, ce à quoi dès le début du XVIIIe siècle les précurseurs de la science positive opposeront l'experimentum, l'expérience exceptionnelle validée dans des circonstances déterminées.

L'Approche Transversale suppose que le chercheur, nécessairement impliqué dans son objet de recherche, parte de :

- L'existentialité interne des sujets avec lesquels il travaille, c'est-à-dire qu'il commence par repérer la base d'objectivation constituée par les produits, les pratiques et les discours des sujets en interaction.

L'existentialité interne représente un magma de sensations, de représentations, d'idées, de symboles, de mythes, de valeurs, à la fois sociaux et personnels, déterminant l'orientation des pratiques sociales du sujet. Son étude relève d'une direction de recherche - la "logique des magmas" - proposée par Cornelius Castoriadis .

En Approche Transversale, il s'agit d'explorer dans cette existentialité interne, ce qui relève des constellations psycho et socio-affectives tournant autour de situations émotionnelles comme la naissance, le travail, l'amour, la mort, la vieillesse, la souffrance, l'éducation...

L'objectif scientifique vise le repérage, la compréhension et l'interprétation de la transversalité de cette existentialité interne du sujet ( principalement groupe et communauté à visage humain).

Pour ce faire le chercheur va considérer deux grands axes d'investigation :

L'axe du Politique et l'axe du Mythopoétique.

- Le Politique est constitué par la question de l'organisation du groupe ou de la communauté. Le chercheur doit dégager la logique interne de cette organisation et du mode de fonctionnement du groupe par l'analyse de ses composantes :

* la composante sociale : qui sont les sujets en interaction, les hommes, les femmes, les jeunes, les vieux, les nationaux et les étrangers... ?

* la composante matérielle : sur quoi s'appuie l'organisation du groupe du point de vue des biens matériels, du circuit de l'argent, des meubles et des immeubles qu'il utilise ?

* la composante politico-juridique : comment s'organise et fonctionne le système de pouvoir officiel, inscrit dans des règlements et des lois ; qui en sont les détenteurs, les dominants, les dominés, les dirigeants, les dirigés ?

* la composante libidinale : comment l'énergie sociale circule-t-elle entre les membres du groupe, quels sont les effets de la vie libidinale-sexuelle dans le groupe ; quel est le système d'attraction/répulsion entre les sujets ?

* la composante idéologique : comment les idées sont-elles produites et reproduites, de quelle nature sont-elles, qui les diffuse, comment s'inscrivent-elles dans des produits sociaux et des pratiques concrètes ; qui en tire avantage ?

* la composante communicationnelle : comment l'information circule-t-elle dans le groupe, sur quel mode formel et informel, où sont stockées les informations et qui en détient le pouvoir ?

* la composante spatio-temporelle : quelle est l'histoire du groupe et dans quelle Histoire s'inscrit-elle ; où s'inscrit-elle, dans quels espaces, quelle région ; comment le groupe vit-il et découpe-t-il le temps de pratique sociale commun ? Le chercheur dégage les interrelations entre ces diverses bases et essaie de mettre en lumière les processus plus que les procédures, sans omettre les points de frictions, de contradictions.

Il propose à cet égard un premier prêt de sens (J. Ardoino) en terme de logique organisationnelle-fonctionnelle de la vie du groupe, mais en restant au plus près des phénomènes vécus dans le groupe. Il doit se vivre comme membre du groupe.

- Le chercheur travaille ensuite sur l'axe du Mythopoétique.

Il reconnaît que la puissance des symboles et des mythes dans la vie individuelle et sociale a un caractère de relative autonomie. Elle s'ouvre sur la "transpoésie" de Michel Camus du CIRET.

* en terme mythique le chercheur se posera la question de savoir en quoi et comment des mythes ancestraux sont actualisés et retraduits dans la pratiques des membres du groupe. Il partira des récits qui remontent à la fondation du groupe et des pères fondateurs. Il cherchera à dégager et à comprendre les grandes figures mythiques rendues vivantes dans des personnalités charismatiques du groupe. Sa culture est ici, avant tout, anthropologique et philosophique.

* en terme poétique il sera sensible à toute forme de symbolique instituant, créatif, émergeant et dérangeant l'ordre établi dans le groupe. Sa culture est alors artistique, littéraire et poétique, mais également spécifiquement psychosociologique, au sens clinique.

Il rendra compte au groupe de la logique interne de cette fonction mythopoétique des pratiques et l'articulera avec la logique interne dégagée sur l'axe du Politique.

À ce moment le chercheur peut passer à la mise au jour et à l'interprétation de son objet de recherche spécifique en Approche Transversale : la transversalité de l'existentialité interne du groupe.

Il s'agit d'un véritable retraitement des données à partir dune théorie de l'Imaginaire liée à une théorie de l'écoute/parole dans le groupe comme pour le chercheur.

Le chercheur s'appuie sur les trois types d'imaginaire en interaction permanente :

- Un imaginaire pulsionnel qui se réfère théoriquement à la question de la libido et aux destins des pulsions. En Approche Transversale le champ théorique est proche de la théorie jungienne, sans négliger les acquis de l'écoute freudienne, en particulier celles de C. Castoriadis ou d'Eugène Enriquez, notamment a propos des questions débattues autour de la pulsion de mort. La psychanalyse anglaise de Donald Warren Winnicott, de Masud Khan ou l'antipsychiatrie de Ronald Laing sont également des références importantes.

- Un imaginaire social qui emprunte à la théorie de Cornelius Castoriadis et dans sa transposition institutionnelle au courant de l'Analyse Institutionnelle (Lourau/Lapassade) et de la sociologie de la violence symbolique (Bourdieu/Passeron) .

- Un imaginaire sacral qui met en jeu les théories de Mircea Eliade, de Gilbert Durand, des philosophes ou des psychologues transpersonnels (Stanislav Grof, Roberto Assagioli, Graf Dürckheim) et phénoménologues des religions, sans oublier l'interpellation méditative de Krishnamurti.

Le symbolique qui découle de l'imaginaire est considéré en Approche transversale comme polysémique, équivoque, ambigu, toujours redondant et inadéquat mais indispensable au réel. Il ne s'agit pas du symbole au sens arbitraire du terme (le signe mathématique) mais d'un signifiant non arbitraire relié intrinsèquement à un signifié insondable et irreprésentable dans sa totalité dynamique.

La distinction du Réel, du Symbolique et de l'Imaginaire, propre à Jacques Lacan, est reprise, mais retraduite en Approche Transversale, en fonction d' influences théoriques très différentes, voire franchement opposées. Notamment, avec Castoriadis, l'imaginaire est premier et radical. Avec Gaston Bachelard, Gilbert Durand ou Mircea Eliade, la fonction symbolique s'ouvre sur une herméneutique instaurative.

L'écoute sensible s'inscrit dans une constellation de trois écoutes clinique, philosophique et poétique, mais également d'un axe de vigilance qui retient comme postulat, les trois types d'imaginaire toujours en acte dans une situation éducative en vue d'élucider leur transversalité inéluctable.

Par "transversalité" j'entends un réseau symbolique, relativement structuré et stable, constitué comme une sorte de "bain de sens" où se mêlent significations, références, valeurs, mythes et symboles, internes et externes au sujet, "existentialité interne" dans laquelle il baigne et par laquelle sa vie prend le poids du vécu.

Dans un sens plus sociologique, il y a reconnaissance de la transversalité d'un groupe institutionnalisé quand on fait apparaître les différentes variables institutionnelles de hiérarchisation, d'influence, de connivence, de non-dit, de séparation ou de réunification, d'égalité et d'inégalité, qui influencent toute forme de vie sociale.

L'approche de la transversalité comme "bain de sens" vécu se fait, peu à peu, par le biais d'une élucidation, d'une incorporation et d'une mise en oeuvre de la complexité systémique de toute forme d'existentialité interne.

L'Approche Transversale a pour visée d'élucider cliniquement, et selon un processus de recherche-action existentielle, liée au sens de la création poétique et de la méditation spirituelle, cette transversalité plurielle à partir de l'imaginaire et aux niveaux concrets de la personne, du groupe et de l'organisation, selon l'expression de leurs produits, de leurs pratiques et de leurs discours.

Plus exactement, en fin de compte, je la définis ainsi :

- La démarche en sciences humaines cliniques d'un sujet ( personne, équipe), doté d'un capital théorique multiréférentiel, d'une expérience humaine et d'une sensibilité appropriées,

- qui se propose d'écouter un autre sujet (personne, groupe, ou communauté) et de lui parler (écouter n'est pas simplement entendre, parler n'est pas simplement discourir), sur un certain mode élucidant, à la fois scientifique/clinique, philosophique/spirituel et poétique/existentiel, en tenant compte de la totalité-en-acte du déroulement de sa vie,

- à propos d'un processus imaginaire complexe, qui est, au moins, à la fois pulsionnel, social et sacral,

- inhérent à son action symbolique de sujet dans le monde,

- suivant une méthode de recherche-action existentielle, liée à une capacité de création et à un sens de la méditation spirituelle définissant un sens de l'écoute sensible.

- Le Journal d'itinérance avec ses trois moments : journal-brouillon, journal-élaboré, journal-commenté constitue la technique de recherche-action existentielle inventée spécifiquement pour l'Approche Transversale .
 
 

L'écoute sensible est la façon de prendre conscience et d'intervenir pour un chercheur, un éducateur, qui se trouve dans cette logique de recherche. Elle explore la complexité de la structuration de l'habitus du sujet (individu ou groupe).

L'existentialité interne fait référence à une conception dialectique, inachevée et imparfaite en dernière instance, de l'habitus.

Le changement personnel va s'opérer, dans la plupart des cas, par une reconnaissance et une perlaboration de l'habitus conçu comme la transversalité de la structure même de l'existentialité interne par le sujet en recherche-action existentielle, au sein d'un groupe impliqué qui s'exprime en utilisant toutes sortes de techniques d'expression de l'imaginaire, selon la logique de la triple écoute-parole propre à l'Approche Transversale.

L'approche multiréférentielle relève de trois types de pluralité :

- la pluralité des perspectives

- la pluralité des espaces-temps

- la pluralité des référentiels théoriques

et impose une méthodologie de recherche singulière.
 
 

Multiréférentialité généralisée
Pluralité
 
 
 
 

des perspectives des espaces-temps des référentiels théoriques
manières de voir et manières de se situer manières d'interpréter
d'écouter de "prêter du sens"
/individu, à l'interrelation non-séparabilité (mais champ des disciplines
/au grouper à l'organisation distinction) de l'espace anthropo-sociales et
/à l'institution, au cosmos et du temps (historique, de la nature
économique, social champ de la philosophie
politique, culturel, et des sagesses/spiritualités
psychologique du monde entier
biologique, cosmique) champ artistique et poétique
Champ conceptuel ou notionnel utilisé

Autorisation, hétérogénéité, complexité, holisme, indéterminabilité, incertitude, doute créateur, "trous noirs de la connaissance", Vide créateur, magma, imaginaire, symbolique, réel, réalité, temporalité, ambivalence, ambiguïté, équivocité, négatricité, médiation et défi, dialectique, paradoxe, reliance, multidimensionnalité, changement, développement, création, étrangeté, altération, interdisciplinarité, observation, écoute, implication, éco-développement, conscience planétaire, transversalité, institution, sensibilité, amour, empathie, joie, souffrance, valeur, sens etc.

Méthodologie de recherche
écoute sensible
clinique et holistique implication et complexité recherche-action/intervention
technique du journal de recherche
Journal-brouillon , journal-élaboré, journal-commenté

Pluralité des perspectives

Il s'agit bien de considérer l'approche multiréférentielle comme une "manière de voir et d'écouter" selon plusieurs perpectives. Jacques Ardoino, dans un modèle d'intelligibilité devenu classique, en distingue cinq majeures dans son ouvrage Éducation et Politique (1977) . Une perspective centrée sur l'individu, sur l'interrelation, sur le groupe sur l'organisation et sur l'institution. L'idée clé reste que le chercheur n'est jamais séparé de son objet, même s'il peut s'en distinguer. Il est impliqué conflictuellement, d'une manière inéluctable. Il doit aborder son objet de recherche de ces différents points de vue en interaction. C'est la raison pour laquelle il examine l'objet en distinguant sa complication de sa complexité.

Les concepts d'articulation, de repérage, de distinction, d'altération, d'autorisation, de conflit, d'ambivalence et d'ambiguïté, d'équivocité, de dialectique, de négatricité, de temporalité, d'imaginaire, d'institution sont au coeur de la problématique d'Ardoino.

J'ai ajouté à cette typologie des perspectives, celle centrée sur le cosmos qui nous oblige à considérer notre place dans la nature et qui débouche, à la fois sur une autre dimension de la "reliance" proche de la position de E. Morin concernant son "évangile de la perdition", et sur un engagement d'écologie politique. Il est intéressant de noter que d'autres chercheurs sont conduits vers les mêmes horizons épistémologiques à l'heure actuelle, en particulier, en sociologie, Michel Maffesoli, dans son récent ouvrage Éloge de la raison sensible (1996) ou, en philosophie, Jean Onimus avec Les chemins de l'espérance (1996). Je situerai le linguiste T. Todorov, cet ami du philosophe Comte-Sponville, dans une même dynamique depuis les années 80, en particulier avec son ouvrage sur l'expérience commune après sa réflexion sur "nous et les autres".

Pluralité des espaces-temps

L'approche multiréférentielle prend à bras le corps la question de la temporalité des pratiques humaines. Elle s'inscrit d'emblée dans une existence concrète où passé, présent et avenir sont en interaction permanente. Elle allie synchronie et diachronie et ne dissocie pas le temps de l'espace, même si elle sait les distinguer pour les articuler. Sont ainsi pris en considération les espaces-temps historique, social, économique, politique, culturel, psychologique, biologique, cosmique.

Pluralité des référentiels théoriques

Nous sommes ici dans l'univers du "capital symbolique" sur lequel s'appuie le chercheur pour lire et interpréter les données, c'est-à-dire sur quoi il "prête du sens" à son objet selon la remarque pertinente de Jacques Ardoino. Il s'agit avant tout d'une pluralité de disciplines scientifiques représentant un éventail le plus large possible des sciences anthropo-sociales comme des sciences de la nature. Mais l'approche multiréférentielle s'ouvre également au questionnement proprement philosophique, au sens occidental du terme (l'intelligibilité conceptuelle à la manière de Deleuze et Guattari ) à partir de la question du sens.

Personnellement, la multiréférentialité généralisée que je défends, s'amplifie encore par le recours aux systèmes de compréhension du monde sensible, mis en oeuvre par l'ensemble des arts plastiques, de la musique et de la poésie. Plus largement encore, l'ouverture à la pluralité des référentiels s'opère du côté des sagesses et des spiritualités, des "façons de faire et de dire" montrées sans cesse par les cultures "autres" ou lointaines et que découvre de l'intérieur une anthropologie à la fois culturelle et existentielle de l'éducation.

Il est évident qu'une telle problématique de recherche suppose plutôt un travail d'équipe qu'un travail solitaire, nécessairement plus limité. Mais la multiréférentialité généralisée n'implique pas la "maîtrise" des référentiels ainsi utilisés. Aucun homme n'en serait capable, pas même une équipe. La capacité supposée est beaucoup plus de l'ordre d'une sensibilité interculturelle, transdisciplinaire, pluriexistentielle, tout en se fondant sur la relative maîtrise d'une ou deux disciplines scientifiques ou expériences humaines significatives, opposées et complémentaires. Il s'ensuit une kyrielle de notions et concepts utilisables dans cette optique de recherche. Une équipe de recherche en éducation, dans cette perspective, devrait inclure non seulement divers scientifiques en sciences humaines et en sciences de la nature mais également des littéraires, des poètes, des artistes, des philosophes et des chercheurs ouverts sur la dimension expérientielle de la vie spirituelle.

L'approche multiréférentielle s'inscrit sans conteste dans les méthodologies qualitatives et cliniques de recherche. Elle suppose un sens holistique de l'objet, voire une perspective hologrammatique. Elle accorde une place privilégiée et heuristique à l'implication du chercheur. Elle s'intéresse au "retour du sensible en sciences humaines" La démarche clinique est au tout premier plan. Les sens de l'improvisation, de la médiation et du défi sont convoqués fréquemment dans son activité concrète, suivie au jour le jour par la mise en oeuvre de la technique du "journal d'itinérance".
 
 

POUR EN SAVOIR PLUS : René BARBIER, l'Approche Transversale, l'écoute sensible en sciences humaines, Paris,Anthropos (Economica), 1997, 350 p.