René Barbier
L'Approche Transversale, l'écoute sensibleen sciences humaines
(édition Anthropos, 1997, 357 pages)
 

CONCLUSION ET SYNTHÈSE
 

Aucune question,
aucune réponse
ne donne le chiffre
- ne dit pourquoi
l’énigme du haut
dépasse toujours la hauteur,
l’énigme du fond
la profondeur.

Jean-Claude Renard

Tout être humain se constitue une représentationde ce qui est. La vie sur cette terre demeure pour lui très mystérieuseet il traque sans cesse ses profondeurs abyssales. Il utilise pour celale moyen de la science et de la technologie, de la littérature,de l’art, de la mystique et de la réflexion philosophique.
Cette confrontation avec la vie lui fournit les basesde son identité radicale et ontologique. Sans cette identitél’être humain ne saurait connaître le sens de sa vie ici-bas.Ce processus de rencontre avec le monde, au-delà de la fusion avecl’imago maternelle de l’infans, est également un processus d’émergencede son propre être.
L’être humain s’aperçoit ainsi que toutest relation et, comme disent les psychanalystes, "tout est langage" (FrançoiseDolto). Chaque perception, chaque concept ou symbole comme chaque interprétation,dépendent d’une position dans un champ de positions. La seule façonde connaître consiste donc à entrer en relation en toute luciditéet à resituer cette relation dans un champ de relations plus vaste.Poussée à la limite le champ de relations est constituépar l’univers dans son ensemble. Aucun élément n’existe ensoi dans l’univers. Il est relationnellement engendré dans une interactionpermanente avec les autres éléments. Ce qui fait sens, cen’est donc pas l’élément extrait conventionnellement d’unensemble d’éléments mais le système de relations qu’entretientcet élément avec la totalité de son environnement,du plus proche au plus lointain. Un philosophe comme le regrettéEmmanuel Lévinas a fondé sa réflexion sur ce sensde la relation à l’autre et à son visage.
Cette perspective épistémologique établitl’écologie et permet de comprendre la pertinence en sciences humainesde certaines théories actualisées aujourd’hui comme l’interactionnismesymbolique ou l’ethnométhodologie par exemple. Dans un ouvrage récent,Gregory Bateson s’ouvrant à une philosophie orientale de la vie,parle de l’unité sacrée  en liaison avec son écologiede l’esprit. Il donne un exemple précis du caractère essentielde la relation entre les objets en parlant d’une cruche sur une table.Il s’agit d’un entrelacs de différences qui exprime la seule existencede la relation et non radicalement des éléments qui semblentséparés .
Mais cette épistémologie est tragique car,pour reprendre l’aphorisme de René Char, "la lucidité estla blessure la plus rapprochée du soleil", la lucidité préconiséeici débouche sur le non-savoir du monde et de soi-même. Noussommes et demeurerons encore longtemps un mystère dans le mondeet pour nous-mêmes.
La "blessure" qu’il s’agit de "guérir" imaginairement,c’est la réalité visible de la mort et la vanité denos réalisations et de nos pouvoirs sur le monde. En véritéelle représente une blessure que personne ne saurait refermer dansnotre sphère de pensée. Il ne reste plus que, stoïquement,à la manière des stoïciens d’Athènes du IIIesiècle avant Jesus-Christ, à voir en face "l’abîme,le chaos, le sans-fond" (C. Castoriadis) et à se tenir debout. Ellefonde en grande partie la déroute morale et intellectuelle de notremonde occidental qui, justement, a axé la quasi totalitéde son existence sur le déni de cette blessure.
Mais c’est une blessure "la plus rapprochée dusoleil" car la souffrance qu’elle engendre est d’une telle intensité,lorsqu’elle est reconnue, qu’elle nous oblige à aller vers l’au-delàdu non-sens. À ce moment seulement le sens surgit comme un grandflamboyant au coeur même du non-sens. Nous sommes arrivésaujourd’hui à ce point de non-retour dans notre civilisation planétaire.C‘est très exactement ce que propose le maître zen dans unkoan ou un mondo à son disciple. "Quelle est l’essence de la bouddhéité"demande ce dernier et le maître de répondre : "le cyprèsest au milieu du jardin."
"Comment faire pour ne pas succomber sous les coups dela barbarie anonyme et de la pollution de notre technologie planétaire?"
"Mélodieuse la mésange dans son chant fusillé".
Cette blessure nous ouvre à la lumièrede l’intelligence intuitive au delà de l’efficacité relativede l’intellect rationalisant. Insight significatif, flash existentiel bouleversantqui nous arrive alors dans une présence instantanée. Le mondenous apparaît complètement "relié" et toute "présence"est relation signifiante sans pouvoir distinguer l’objet percevant, leprocessus de perception et l’objet perçu.
 

Univers
 

Roulement presque nu à l'intérieur desoi.
Petite bête de lumière.
Tempête de seconde en seconde.

                                                           Univers,

D'abord une étendue d'eau et de nuitée.

Écho venu d'un coquillage
qui ne dira jamais son nom.

Profondeur du printemps.
Silence de l'hiver.

                                                          Univers,

Un jour je m'habillai de toi-même
derrière l'Homme noir démantelé.

Beauté en chaque région.
Bonté en toute chose.

Immensité de la quiétude poséelà
sur un seul point.

Vieillesse et Jeunesse à jamais réunies
sous la vague.

                                                           Univers,

Presque une bulle d'air à la surface
de l'Ailleurs.

Changements et chaos, mouvances et stabilités
dérisoires.

Tout est Rien.

Les siècles passent comme des éponges.

Le feu se nourrit de l'eau.
La terre n'est qu'une branche de l'air.

                                                                 Univers,

Inutile de te parler.
Tu es la porte derrière chaque mot,
l'imperceptible frontière, le vol d'un papillon.

Univers
dans une poignée de mains
quand vient la longue douleur de ne plus rien savoir.

Quand le dernier  être aimé a disparudans tes sillons.

Quand la solitude arrache le bleu des images.

Univers impensé et pourtant perçu
comme une trappe dans le futur.

A mi-chemin de toute trace.
Derrière le bruit.
Au coeur de l'élan.

Univers
pareil à l'enfant qui danse
au son d'un pipeau.

Univers,
Confiance
dans ce qui nous arrive.

Je suis toi à même le jour.
Tant d'ombres font des pirouettes
dans l'espace d'une vision.

Je pars à l'aventure avec en guise d'oranges
le mot amour et l'Invisible.

(juin 1988)

Synthèse de l’Approche Transversale

Résumons en quelques mots la théorie del’Approche Transversale développée dans cet ouvrage.

L’Approche Transversale, est une théorie psychosociologiqueexistentielle et  multiréférentielle de l’éducation.Elle suppose que le chercheur, nécessairement impliqué dansson objet de recherche, parte de l’existentialité interne des sujetsavec lesquels il travaille. L’existentialité interne représenteun magma de sensations, de représentations, d’idées, de symboles,de mythes, de valeurs, à la fois sociaux et personnels, déterminantl’orientation des pratiques sociales du sujet.
Le chercheur commence par repérer la base d’objectivationconstituée par les produits, les pratiques et les discours des sujetsen interaction. En Approche Transversale, il s’agit d’explorer, dans cetteexistentialité interne, ce qui relève des constellationspsycho et socio-affectives tournant autour de situations émotionnellescomme la naissance, le travail, l’amour, la mort, la vieillesse, la souffrance,l’éducation...
.
L’Approche Transversale implique la mise en oeuvre, danstoute situation éducative, de trois types d’écoute/parole: scientifique-clinique, avec sa méthodologie propre de recherche-actioncentrée sur le sujet ;  poétique-existentielle qui prenden compte les phénomènes imprévus résultantde l’action des minorités et de la particularité dans ungroupe ou chez un individu ; spirituelle-philosophique c’est à direl’écoute des valeurs ultimes qui sont en oeuvre chez le sujet (individuou groupe). Valeurs ultimes c’est-à-dire, ce par quoi nous sommesrattachés à la vie, ce que nous investissons le plus quantau sens de la vie.
Nous avons tous de telles valeurs, même si nousne savons pas toujours les reconnaître avec suffisamment de lucidité.Dans un groupe, quelles sont ses valeurs ultimes, ce par quoi il acceptede risquer l’essentiel ? Le groupe, comme chacun d’entre nous, a besoinde l’interpellation de l’ "autre" pour cheminer vers ses valeurs ultimeset pour en faire une véritable force intérieure. Non pasde l’autre "grand interprétateur" qui nous dirait ce que nous sommesen fonction de référents totalement extérieurs ànous-mêmes. Mais de l’autre comme miroir actif, maître d’accompagnementexistentiel, susceptible d’entrer conflictuellement avec nous pour nousfaire découvrir, dans le rapport humain qui n’a pas peur de la confrontation,les valeurs essentielles à notre devenir.
L’écoute sensible s’inscrit dans cette constellationdes trois écoutes mais également d’un axe de vigilance quiretient comme postulat, trois types d’imaginaire toujours en acte dansune situation éducative en vue d’élucider leur transversalitéinéluctable.
L’imaginaire personnel-pulsionnel, avec la questionnon tranchée de la nature des pulsions ( quid de la pulsion de mort,par rapport à Éros ?) qui se réfère théoriquementà la question de la libido analysée par l’école freudienneet la psychologie des profondeurs jungienne.;
L’imaginaire social-institutionnel, avec son magmade "significations imaginaires sociales" (Cornelius Castoriadis), produitpsychique collectif, au niveau de la société, d’une capacitéradicale de créer des formes, figures, images plus ou moins étayéeau  développement de la base matérielle, technologiqueet économique, de la société. Par exemple l’ensembledes "significations imaginaires sociales" qui ont accompagnées lamontée de la technologie informatique et l’ère des ordinateurs,aujourd’hui avec le mythe de la communication absolue interplanétairepar internet, ou encore les modifications dans les attitudes et les comportementssexuels à la suite de l’usage généralisé dela contraception par voie orale. L’imaginaire social s’impose durablementpar le biais des institutions et des organisations (familiales, professionnelles,syndicales, politiques, de loisirs, de culture etc.).
Mais nous devons également faire place àun autre type d’imaginaire, que je nomme l’imaginaire sacral dufait de l’impact de forces et d’énergies qui nous traversent sansque nous puissions les contrôler ( forces telluriques, bouleversementsécologiques, énergies cosmiques, ou plus modestement notrerapport à la mort et au non-être). L’être humain est"jeté" dans la nature et doit y trouver un sens. Il développeun trait essentiel de son identité : "l’homo religiosus", commel’a fait remarquer Mircea Eliade dans ses brillantes recherches. Cettetendance ne l’empèche pas d’être un "homme sans croyances"comme le qualifie Zéno Bianu à propos de Krishnamurti.

Le symbolique qui découle de cet imaginaire complexeest considéré en Approche transversale comme polysémique,équivoque, ambigu, toujours redondant et inadéquat mais indispensableau réel. Il ne s’agit pas du symbole au sens arbitraire du terme(le signe mathématique) mais d’un signifiant non arbitraire reliéintrinsèquement à un signifié insondable et irreprésentabledans sa totalité dynamique.
Chaque type d’imaginaire engendre sa propre transversalité,c’est-à-dire un réseau symbolique spécifique, doté,en relation et en proportion variables, d’une composante structuro-fonctionnelleen interrelation avec une composante imaginaire, relativement structuréet stable, fonctionnant comme "un bain de sens" à décrypter,inscrite dans les produits, les pratiques et les discours du sujet.
- La transversalité phantasmatique pourl’imaginaire pulsionnel qui exprime l’ensemble des fantasmes d’un individuou d’un groupe selon une logique où se joue en partie la conjonctionconflictuelle d’Éros (l’attraction du vivant vers le vivant), deThanatos (le processus de déconstruction du complexe à l’élémentaire)et de Polémos (la dynamique du désir de se confronter).
- La transversalité institutionnelle, réseausymbolique socialement sanctionné, qui est suscitée par l’imaginairesocial selon une logique dialectique , d’institué (ce qui est établi),d’instituant (ce qui vient déranger l’ordre établi) et d’institutionnalisation(qui résulte de la dialectique précédente).
- La transversalité noétique (de "noèsis" la pensée, ici "pensée du fond" au sensde Heidegger) qui affirme symboliquement le jeu de l’imaginaire sacralface au mystère de l’être-au-monde, principalement selon troismodes d’être : le mode apollinien (sérénité,sagesse), le mode dionysiaque (transe et possession), le mode franciscain(de l’amour oblatif).

L’Approche Transversale a pour visée d’élucidercliniquement cette transversalité plurielle à partir de l’imaginaireet aux niveaux concrets de la personne, du groupe et de l’organisation,selon l’expression de leurs produits, de  leurs pratiques et de leursdiscours.
Sa méthodologie est la recherche-action àdominante existentielle, liée au sens de la créationpoétique et de la méditation spirituelle. Elle utilise latechnique du "journal de recherche" et l’observation participante des ethnologuequ’elle réinvente spécifiquement sous les termes de "journald’itinérance" et d’"observation participante existentielle" (Barbier1996)en vue de l’action collective.

Il est évident qu’une telle problématiquede recherche suppose plutôt un travail d’équipe qu’un travailsolitaire, nécessairement plus limité. La capacitésupposée est plus de l’ordre d’une sensibilité interculturelle,transdisciplinaire, pluriexistentielle, tout en se fondant sur la relativemaîtrise d’une ou deux disciplines scientifiques ou expérienceshumaines significatives, opposées et complémentaires. Ils’ensuit une kyrielle de notions et concepts utilisables dans cette optiquede recherche. Une équipe de recherche en éducation, danscette perspective, devrait inclure non seulement divers scientifiques ensciences humaines et en sciences de la nature mais également deslittéraires, des poètes, des artistes, des philosophes etdes chercheurs ouverts sur la dimension expérientielle de la viespirituelle.

Intérêt de l’Approche Transversale enéducation des enfants

Il me semble que l’Approche Transversale permet un écoutesensible de l’expression affective de l’enfant, sans négliger pourautant son processus purement cognitif. L’écoute est toujours plurielle.Elle est "au contact" de l’enfant. Elle va dans le sens de la création,du jeu, de la rencontre humaine dans l’amitié et l’amour. Bien qu’ellesoit très élaborée théoriquement, sa pratiquenécessite une ouverture du coeur, un sens de l’unité du vivantet une absence de peur de l’autre Elle réconcilie le corps, le coeuret l’esprit. Il ne s’agit pas d’une quelconque "nouvelle mystique" maisd’une réintégration de l’unidiversité , de l’unitasmultiplex, comme dit Edgar Morin. Combien d’enfants de par le monde peuventréellement rencontrer des adultes susceptibles de cette écoutesensible à l’heure actuelle ?
 

 La vision multiréférentielle

Cette approche implique une vision multiréférentielleà orientation clinique, ou encore mieux, expérientielle,c’est à dire en rapport avec l’experientia de la philosophie traditionnellequi faisait référence à une sensibilité communedans les rapports de l’homme au monde, ce à quoi dès le débutdu XVIIIe siècle les précurseurs de la science positive opposerontl’experimentum, l’expérience exceptionnelle validée dansdes circonstances déterminées.
 L’objectif scientifique de l’A.T. vise le repérage,la compréhension et l’interprétation  de la transversalitéde cette existentialité interne du sujet ( principalement groupeet communauté à visage humain).
  Pour ce faire le chercheur va considérerdeux grands axes d’investigation :

 L’axe du Politique et l’axe du Mythopoétique.

 - Le Politique est constitué par laquestion de l’organisation du groupe ou de la communauté. Le chercheurdoit dégager la logique interne de cette organisation et du modede fonctionnement du groupe par l’analyse de ses  composantes :
 * la composante sociale : qui sont les sujetsen interaction, les hommes, les femmes, les jeunes, les vieux, les nationauxet les étrangers... ?
 * la composante matérielle : surquoi s’appuie l’organisation du groupe du point de vue des biens matériels,du circuit de l’argent, des meubles et des immeubles qu’il utilise ?
 * la composante politico-juridique : comments’organise et fonctionne le système de pouvoir officiel, inscritdans des règlements et des lois ; qui en sont les détenteurs,les dominants, les dominés, les dirigeants, les dirigés ?
 * la composante libidinale : comment l’énergiesociale circule-t-elle entre les membres du groupe, quels sont les effetsde la vie libidinale-sexuelle dans le groupe ; quel est le systèmed’attraction/répulsion entre les sujets ?
 * la composante idéologique : commentles idées sont-elles produites et reproduites, de quelle naturesont-elles, qui les diffuse, comment s’inscrivent-elles dans des produitssociaux et des pratiques concrètes ; qui en tire avantage ?
 * la composante communicationnelle : commentl’information circule-t-elle dans le groupe, sur quel mode formel et informel,où sont stockées les informations et qui en détientle pouvoir ?
 * la composante spatio-temporelle : quelleest l’histoire du groupe et dans quelle Histoire s’inscrit-elle ; oùs’inscrit-elle, dans quels espaces, quelle région ; comment le groupevit-il et découpe-t-il le temps de pratique sociale commun ? Lechercheur dégage les interrelations entre ces diverses bases etessaie de mettre en lumière les processus plus que les procédures,sans omettre les points de frictions, de contradictions.
 Il propose à cet égard un premierprêt de sens (J. Ardoino) en terme de logique organisationnelle-fonctionnellede la vie du groupe, mais en restant au plus près des phénomènesvécus dans le groupe. Il doit se vivre comme membre du groupe.

 -  Le chercheur travaille ensuite sur l’axedu Mythopoétique.

 Il reconnaît que la puissance des symboleset des mythes dans la vie individuelle et sociale a un caractèrede relative autonomie, quasiment inéliminable excepté pourquelques "hommes remarquables".
 * en terme mythique le chercheur se poserala question de savoir en quoi et comment  des mythes ancestraux sontactualisés et retraduits dans la pratiques des membres du groupe.Il partira des récits qui remontent à la fondation du groupeet des pères fondateurs. Il cherchera à dégager età comprendre les grandes figures mythiques rendues vivantes dansdes personnalités charismatiques du groupe. Sa culture est ici,avant tout, anthropologique, historique et philosophique.
 * en terme poétique il sera sensibleà toute forme de symbolique instituant, créatif, émergeantet dérangeant l’ordre établi dans le groupe. Sa culture estalors artistique, littéraire et poétique, mais égalementspécifiquement psychosociologique, au sens clinique.
 Il rendra compte au groupe de la logique internede cette fonction mythopoétique des pratiques et l’articulera avecla logique interne dégagée sur l’axe du Politique, démontrantainsi l’étayage réciproque des fonctions.
À ce moment le chercheur peut passer àla mise au jour et à l’interprétation de son objet de recherchespécifique en Approche Transversale : la transversalité del’existentialité interne du groupe.
 Il s’agit d’un véritable retraitementdes données à partir de ma théorie de l’Imaginaireliée à une théorie de l’écoute/parole dansle groupe comme pour le chercheur.

En fin de compte, je définis ainsi l’Approche Transversale:

 - La démarche en sciences humaines cliniquesd’un sujet ( personne, équipe), doté d’un capital théoriquemultiréférentiel, d’une expérience humaine et d’unesensibilité appropriées,
 - qui se propose d’écouter un autre sujet(personne, groupe, ou communauté) et de lui parler  (écoutern’est pas simplement entendre, parler n’est pas simplement discourir),sur un certain mode élucidant, à la fois scientifique/clinique,philosophique/spirituel et poétique/existentiel, en tenant comptede la totalité-en-acte du déroulement de sa vie,
 - à propos d’un processus imaginairecomplexe, qui est, au moins, à la fois pulsionnel, social et sacral,
 - inhérent à son action symbolique de sujet dans le monde,  structurant sa transversalité.
 - suivant une méthode de recherche-actionexistentielle, liée à une capacité de créationet à un sens de la méditation spirituelle définissantun sens de l’écoute sensible.
 - Le Journal d’itinérance avec ses troismoments : journal-brouillon, journal-élaboré, journal-commentéconstitue la technique de recherche-action existentielle inventéespécifiquement pour l’Approche Transversale .

 L’écoute sensible est la façonde prendre conscience et d’intervenir pour un chercheur, un éducateur,qui se trouve dans cette logique de recherche. Elle explore la complexitéde la structuration de l’habitus dialectique du sujet (individu ou groupe): sa transversalité. L'existentialité interne fait référenceà une conception dialectique, inachevée et imparfaite endernière instance, de l'habitus. C’est, à mon sens, ce quedémontre la recherche sur les élèves de collègesdans les ZEP de B. Charlot, E. Bautier et J.Y. Rochex .
  Le changement personnel va s'opérer, dansla plupart des cas, par une reconnaissance et une perlaboration de l’habitusconçu comme la transversalité de la structure mêmede l’existentialité interne par le sujet en recherche-action existentielle,au sein d'un groupe impliqué qui s'exprime en utilisant toutes sortesde techniques d'expression de l'imaginaire, selon la logique de la tripleécoute-parole propre à l'Approche Transversale.

L’approche multiréférentielle relèvede trois types de pluralité :
- la pluralité des perspectives
- la pluralité des espaces-temps
- la pluralité des référentielsthéoriques
et impose une méthodologie de recherche singulière.
 

Multiréférentialité généralisée

Pluralité
des perspectives  des espaces-temps  des référentielsthéoriques

manières de voir et             manières de se situer        manières d’interpréter
d’écouter                                                                   de "prêter du sens"

/individu, à l’interrelation      non-séparabilité (mais     champ desdisciplines
/au grouper à  l’organisation     distinction)de l’espace        anthropo-socialeset
/à l’institution, au cosmos      etdu temps (historique,             de la nature
                                                                                             économique, social        champde la philosophie
                                                            politique, culturel,            et des sagesses/spiritualités
                                              psychologique                        du monde entier
                                                       biologique, cosmique)    champ artistique et poétique

Champ conceptuel ou notionnel utilisé

Autorisation, hétérogénéité, complexité,holisme, indéterminabilité, incertitude, doute créateur,"trous noirs de la connaissance", Vide créateur, magma, imaginaire,symbolique, réel, réalité, temporalité, ambivalence,ambiguïté, équivocité, négatricité,médiation et défi, dialectique, paradoxe, reliance, multidimensionnalité,changement, développement, création, étrangeté,altération, interdisciplinarité, observation, écoute,implication, éco-développement, conscience planétaire,transversalité, institution, sensibilité, amour, empathie,joie, souffrance, valeur, sens etc.

Méthodologie de recherche

écoute sensible

clinique et holistique  implication et complexité recherche-action/intervention
technique du journal de recherche
Journal-brouillon , journal-élaboré, journal-commenté


 

Pluralité des perspectives

Il s’agit bien de considérer l’approche multiréférentiellecomme une "manière de voir et d’écouter" selon plusieursperpectives. Jacques Ardoino, dans un modèle d’intelligibilitédevenu classique, en distingue cinq majeures dans son ouvrage Éducationet Politique (1977) . Une perspective centrée sur l’individu, surl’interrelation, sur le groupe sur l’organisation et sur l’institution.L’idée clé reste que le chercheur n’est jamais séparéde son objet, même s’il peut s’en distinguer. Il est  impliquéconflictuellement, d’une manière inéluctable. Il doit aborderson objet de recherche de ces différents points de vue en interaction.C’est la raison pour laquelle il examine l’objet en distinguant sa complicationde sa complexité.
Les concepts d’articulation, de repérage, de distinction,d’altération, d’autorisation, de conflit, d’ambivalence et d’ambiguïté,d’équivocité, de dialectique, de négatricité,de temporalité, d’imaginaire, d’institution sont au coeur de laproblématique  d’Ardoino
J’ai ajouté à cette typologie des perspectives,celle centrée sur le cosmos qui nous oblige à considérernotre place dans la nature et qui débouche, à la fois sur une autre dimension de la "reliance" proche de la position de E. Morinconcernant son "évangile de la perdition", et sur un engagementd’écologie politique. Il est intéressant de noter que d’autreschercheurs sont conduits vers les mêmes horizons épistémologiquesà l’heure actuelle, en particulier, en sociologie, Michel Maffesoli,dans son récent ouvrage Éloge de la raison sensible (1996)ou, en philosophie, Jean Onimus avec Les chemins de l’espérance(1996). Je situerai le linguiste T. Todorov et ami du philosophe AndréComte-Sponville dans une même dynamique depuis les années80, en particulier avec son ouvrage sur l’expérience commune après sa réflexion sur "nous et les autres".

Pluralité des espaces-temps

L’approche multiréférentielle prend àbras le corps la question de la temporalité des pratiques humaines.Elle s’inscrit d’emblée dans une existence concrète oùpassé, présent et avenir sont en interaction permanente.Elle allie synchronie et diachronie et ne dissocie pas le temps de l’espace,même si elle sait les distinguer pour les articuler. Sont ainsi prisen considération les espaces-temps historique, social, économique,politique, culturel, psychologique, biologique, cosmique.

Pluralité des référentiels théoriques

Nous sommes ici dans l’univers du "capital symbolique"sur lequel s’appuie le chercheur pour lire et interpréter les données,c’est-à-dire sur quoi il "prête du sens" à son objetselon la remarque pertinente de Jacques Ardoino. Il s’agit avant tout d’unepluralité de disciplines scientifiques représentant un éventaille plus large possible des sciences anthropo-sociales comme des sciencesde la nature. Mais l’approche multiréférentielle s’ouvreégalement au questionnement proprement philosophique, au sens occidentaldu terme (l’intelligibilité conceptuelle à la manièrede Deleuze et Guattari  ) à partir de la question du sens.
Personnellement, la multiréférentialitégénéralisée que je défends, s’amplifie encorepar le recours aux systèmes de compréhension du monde sensible,mis en oeuvre par l’ensemble des arts plastiques, de la musique et de lapoésie. Plus largement encore, l’ouverture à la pluralitédes référentiels s’opère du côté dessagesses et des spiritualités, des "façons de faire et dedire" montrées sans cesse par les cultures "autres" ou lointaineset que découvre de l’intérieur une anthropologie àla fois culturelle et existentielle de l’éducation.
L’approche multiréférentielle s’inscritsans conteste dans les méthodologies qualitatives et cliniques derecherche. Elle suppose un sens holistique de l’objet, voire une perspectivehologrammatique. Elle accorde une place privilégiée et heuristiqueà l’implication du chercheur. La démarche clinique est autout premier plan. Les sens de l’improvisation, de la médiationet du défi sont convoqués fréquemment dans son activitéconcrète, suivie au jour le jour par la mise en oeuvre de la techniquedu "journal d’itinérance".